A la verité on ne sçauroit assez louer l'invention & l'utilité de l'Escriture, puisqu'un Dieu en a esté le premier Autheur, & que d'elle depend la principale science des hommes, mais pour ce qu'elle s'apprend qu'avec peine & un grand temps, peu de Hurons s'y vouloient adonner, & se contentoient de conter les fueillets de nos livres, & d'en admirer les images avec tant d'attention qu'ils perdoient tout autre soin, & y eussent passé les jours & les nuicts entiers qui les eut laissé faire, mais un si frequent maniement de nos livres, qu'ils demandoient à voir à tout moment les uns aprés les autres, principallement la S. Bible pour sa grosseur & ses images, les perdoit & rendoient tout frippez.
Nous avions commencé d'enseigner aux enfans, les lettres & l'escriture, mais comme ils sont libertins & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon temps ils oublioient en trois jours, ce que nous leurs avions appris en quatre, faute de continuer & nous venir retrouver aux heures que leur avions prescrites, & pour nous dire qu'ils avoient esté empêchez à jouer, ils en estoient quittes, sans autre plus grande ceremonie, aussi n'estoit il pas encore à propos de les rudoier ny reprendre autrement, que doucement, & par une manière affable, les admonester de bien apprendre une science qui leur, devoit tant profiter à l'advenir, s'ils s'y addonnoient avec soin, plaisir & contentement.
Il y avoit des hommes qui nous demandoient d'apprendre le François avec eux, mais comme en toute leur langue il ne se trouve aucune lettre labialle, ny les uns ny les autres, n'en pouvoient prononcer une seule que tres difficilement. Pour dire P. ils disoient T, pour F, S, & pour M, N &c. & ainsi il leur eut esté comme impossible de la pouvoir apprendre dans leur païs (j'entends les personnes aagées) qu'avec une grand longueur de temps & des peines indicibles, & suis asseuré qu'un jeune garçon Huron s'efforça deux & trois cens fois pour pouvoir prononcer la lettre P. & ne pû jamais dire que T. car voulant dire Pere Gabriel il disoit T. Auiel.
Les Montagnais non plus que les Hurons, n'ont pas tant de lettres en leur Alphabeth, que nous en avons au nostre, car ils n'ont point les lettres F L V, ils prononcent un R au lieu d'un. L, ils prononcent un P. au lieu d'un V, & ont plusieurs autres observations en leur langue, qui ne peuvent estre conceues que par ceux qui ont l'usage de ladite langue, mais elle est telle que les enfans qui ont la langue assez bien pendue prendroient bien-tost nostre prononciation si on es instruisoit, & encores assez facilement les Hurons, car les deux qui furent envoyez en France il y a quelques années, dont l'un nommé Sauvoignon est retourné en son païs, & l'autre, nommé Louys est resté à Kebec, s'y sont formez, particulierement le petit Louys, car pour l'autre il n'y a jamais esté bien sçavant, aussi estoit il plus aagé & moins apte pour apprendre que le dernier qui estoit plus jeune & gentil.
Il faut que je vous die de ce Sauvage ce petit mot en passant, que tous les Hurons l'estimoient menteur, lors qu'il leur racontoit les merveilles qu'il avoit veues en nostre Europe, comme en effect y a des choses qu'ils croyoient impossible, comme un carosse attelé de six & huict chevaux, un orloge sonnant, & beaucoup d'autres choses, que nostre tesmoignage leur fist croire faisable.
Ce bon Savignon se resouvenoit bien de la bonne chere qu'il avoit fait en France & s'en vantoit par tout, neantmoins il ne luy print jamais envie d'y vouloir retourner, jusques à un certain jour qu'ayant receu mescontentement de sa compagne, il print resolution de s'en vouloir retourner & demandoit à nos François s'il y pourroit avoir une femme pour trois castors, encore croyoit il la mettre à bien haut prix, ce qui nous donna plus de compassion, que d'envie de rire.
Ces simplicitez particulieres n'empechent pas, qu'il ne se trouve des gens d'esprit entr'eux, & qu'on n'en puisse faire quelque chose de bon, car il n'y a que la politesse qui leur manque, & si nous eussions esté encore deux ans dans le païs, je croy que nous en eussions rendu d'avancez aux lettres, & de bien instruicts en la foy, car les hommes comprenoient assez bien, & les enfans tenoient gentiment la plume.
Tousjours ces commencemens serviront de beaucoup à ceux qui iront aprés nous travailler en cette vigne, car la chose plus difficile est faicte & les principales pieces esbauchées, il n'y a plus qu'à les polir qu'elles ne soient parfaictes. Je sçay bien que les derniers ouvriers font tousjours assez peu d'estat du travail des premiers & y trouvent souvent à redire. Ce sont maladies naturelles qui naissent avec l'homme, lesquelles il faut excuser & non point condamner, puisque Dieu seul est le Juge de nos actions.
Les langues ne se sçavent pas sans fautes, qu'aprés une grande pratique & longue experience, à la Françoise mesme, personne ne se dit parfaict tant elle est changeante & sujette à la caprice des hommes, qui inventent tous les jours des mots nouveaux, ou une nouvelle façon de prononcer, de sorte que l'ancien Gaulois semble aujourd'huy un langage estrangez comme le sera à cent ans d'icy celuy duquel on use pour le jourd'huy.
Dés la France j'avois une grande inclination pour les langues Sauvages, afin qu'en y profitant je puisse aprés profiter aux ames, & en avois desja assemblé une quantité de mots, mais pour ne les sçavoir prononcer à la cadence du païs, à la premiere rencontre que je fis des Montagnais, pensans baragouiner, je demeuray muet, & eux avec moy.