Si nos Hurons avoient ce pouvoir sur leur esprit comme ils ont en d'autre chose, de pardonner à leurs ennemis, ou de les traicter humainement comme ces autres infidelles, avec la pureté qui leur manque, il ne leur faudroit plus autre chose que la croyance & le baptesme qu'ils ne furent gens de bien, mais ils ne pardonnent pas facilement à quiconque des estrangers a offencé leur patrie, je dis estrangers, par ce qu'entr'eux ils s'offencent rarement & se pardonnent facilement, ce qui leur est aysé à cause de l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre.
Pour l'honnesteté & la civilité il n'y à dequoy les louer non plus qu'entre nous beaucoup de negligens, qui se tiennent salement & vivent rustiquement sous prétexte de pauvreté & devotion. Devotion trompeuse ou plustost follie d'esprit, car la vraye devotion est tousjours accompagnée de l'honnesteté & civilité avec la candeur, qui bannit toute dissimulation.
Ils n'usent d'aucun compliment parmy eux, & sont fort mal nets en l'apprest de leurs viandes, particulierement lors qu'ils sont par la campagne. S'ils ont les mains salles, ils les essuyent à leurs cheveux, ou au poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles ne sont extremement salles: ce qui est encore plus impertinent, ils ne font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach parmy le repas & en toute compagnie, dequoy je les reprenois quelquefois, mais fort doucement, aussi s'en prenoient ils à rire.
Ils font aussi naturellement fort paresseux & negligens, & ne s'adonnent à aucun travail du corps, que forcé de la necessité, particulierement les Canadiens, & Montagnais plus que toutes les autres Nations, c'est pourquoy ils en ressentent souvent les incommoditez, & la faim qu'ils ont quelque fois extreme.
D'estre fins larrons, nos Hurons & les petuneux y sont passez maistres, non les uns envers les autres, car cela arrive fort rarement, mais seulement envers les estrangers, desquels toutes choses leur sont de bonne prise, pourveu qu'ils n'y soient point attrapez, comme ils sont quelquefois à la traicte, où les François se donnent principalement garde des mains & des pieds des Hurons.
J'ay admiré le compte qui m'a esté fait autrefois d'un coupeur de bourse, lequel ayant convenu de prix avec un marchand coustelier à Paris, de luy faire un petit cousteau à sa mode moyennant un quart d'escu, le cousteau faict & payé, le coustelier qui desja avoit prié par plusieurs fois l'honneste homme de luy dire de grace à quoy faire un tel cousteau, le bon compere trop simple se laissa approcher de trop prés du drolle pour luy en dire le secret, car en luy disant tout bas à l'oreille, c'est pour couper des bourses, il luy couppa la sienne, & remporta son quart d'escu avec le petit cousteau, sans que le pauvre coustelier s'en apperçeut qu'un petit quart d'heure trop tard.
Nos Hurons font quelquefois des traicts qui ne sont gueres moins subtils, non à couper des bourses, car ils n'ont point l'usage d'argent, sinon pour servir de parures, mais à prendre toute autre chose, où ils peuvent mettre les mains, ou les pieds, qui leur sont de secondes-mains, car avec iceux ils sçavent fort bien destourner les choses, & s'en saisir lors que vous y pensez le moins; Nous y avons esté souvent pris en nostre cabane, sans que nostre soin & nostre oeil nous pût garantir de ces fascheuses visites: Je m'en plaignois quelquefois aux cabanes, mais qu'elle adresse, ou la subtilité de derober sas estre recognu, est estimée sagesse, & bestise de s'y laisser surprendre.
J'ay veu, aux Hurons, jusques aux clefs des coffres de nos Mattelots, des petits morceaux de fer, des peignes, quelques pièces de verre, & autres petits fatras pendus au col des jeunes enfans, que leurs parens avoient desrobé aux François. On estime avec raison la subtilité, & la patience du petit garçon de Spartes, lequel ayant desrobé & caché un renardeau sous sa robbe, ayma mieux se laisser ouvrir & deschirer les entrailles par ce meschant animal, que de découvrir son larrecin, & en avoir le fouet, qui luy eut esté plus tolerable. L'invention d'un Huron n'est guere moins admirable, lequel ayant dérobé une cuillier d'argent aux François, la cacha subtilemenr dans la partie plus secrette de son corps, aymant mieux en souffrir la douleur, que la honte d'estre estimé lourdaut.
S'il arrive, ce qui se voit fort rarement comme j'ay dit, que quelqu'un d'entr'eux ait derobé son voisin, & que celuy qui a esté volé ait desir de recouvrer la chose perdue, il a recours au Medecin Magicien: auquel il manifeste sa perte, & le conduit dans sa cabane, ou en celle qu'il soupçonne estre le larron, cela fait, Loki ordonne des festins, pour premier appareil, (car ces malheureux là n'oublient jamais la cuisine) puis pratique ses magies, par le moyen desquelles il decouvre le voleur (à ce qu'ils disent) s'il est present dans la mesme cabane, & non s'il est absent, car il n'appartient qu'au grand Oki de sçavoir les choses plus esloignées.
C'est pourquoy le François qui derroba, les rassades au bourg de sainct Nicolas, autrement de Toetichain, eut raison de s'enfuir en nostre cabane, qui en estoit à trois lieuës loin, lors qu'il sçeut l'arrivée du petit Oki dans son logis, pour le sujet de son larrecin, & ne nous dit point la cause de sa fuitte que long-temps aprés, que nous le trouvames saisy de ses rassades, dequoy, nous le tençames fort, tant de l'offence commise, que pour nous avoir mis par cette mauvaise action, en danger de nous faire mourir par les Sauvages, s'il eut esté descouvert; car en ces pays la, la faute d'un particulier est souvent punie en plusieurs.