Les Canadiens, & Montagnais, ne sont point larrons, du moins n'avons nous pas encor eu suject de nous en plaindre, encor qu'ils entrent assez librement dans nos chambrettes, & parmy nostre Convent, où ils nous pourroient faire du tort s'ils vouloient. Je ne sçay neantmoins s'ils auroient la mesme retenue envers les autres François, y ayans pareille liberté, c'est pourquoy il sera tousjours bon d'estre sur la mesfiance, mere de seureté, pour ne donner sujet de mal faire à personne, comme j'ay dit, que pour ce regard on ne se puisse encor plaindre, & qu'il ne se parle d'aucun larron parmy eux.
Il arriva un jour que deux jeunes garçons, l'un Huron, & l'autre Montagnais, furent visiter nostre Convent de nostre Dame des Anges: or comme le Huron se fut apperçeu d'un gros pain que nos Religieux avoient serré dans la grande chambre d'embas, il jetta si bien ses mesures, & conduit si à propos ses detours, qu'il s'en saisit sans que personne l'apperçeut, non pas mesme son compagnon, lequel sçachant aprés la malice du Huron, marry que ce desplaisir nous eut esté rendu en sa compagnie, nous demanda permission de courir aprés le volleur, comme il fit, & nous rapporta le pain, dequoy je fus d'autant plus edifié, que ce Montagnais nous adverty luy-mesme de la faute de son Huron.
Les filles Canadiennes qui d'ailleurs permettent en cachette beaucoup de licences contre la pudeur, semblent à l'extérieur sages & honnestes, tant en leurs paroles, qu'en leurs deportemens, & c'est ce qui m'en avoit tousjours faict bien juger, neantmoins on m'a voulu faire croire du depuis qu'il n'y avoit que les femmes mariées d'honnestes, & que les filles voyoient en cachette de leurs amis pour trouver marys, c'est à dire qu'elles sont seulement sages en publiq, & non en particulier, mais pour moy je doute encor qu'elles soient libertines ayant veu de si modestes, & point du tout d'impertinentes, soit de paroles ou de gestes. Il y en a qui veulent dire en suitte de la mauvaise opinion qu'ils ont de ces filles, qu'on n'entend que salletez dans les cabanes des Montagnais, pour moy j'y ay passé plusieurs jours & ne l'ay point apperçeu, je confesse bien que je n'entendois pas leur langue, sinon fort peu de mots, mais je croy que le Truchement m'en eut adverty, & puis en leur geste j'en eusse descouvert quelque chose. Pour les cabanes des Hurons il y a quelque chose de cela, aussi le peché y est il plus commun, quoy qu'il ne s'y commette qu'en cachette.
Plutarque rapporte que la femme de Tuccydes le Grec estant un jour interrogée, comme elle pouvoit endurer la puanteur de la bouche de son mary, elle respondit qu'elle croyoit que tous les autres hommes l'avoient semblable. Il y a des particuliers qui ont voulu dire que tous les Sauvages avoient la bouche puante, pour moy je n'en sçaurois que dire, & ne l'ay pas mesme apperceu de nos escoliers Hurons, qui nous approchoient d'assez prés en leur faisans dire leur leçons, bien est il vray que la pluspart des Montagnais me sembloient sentir mal des graisses de loups marins, qui leur servent d'oignement & de civette, car le musc leur semble puant comme l'haleine d'un qui auroit mangé de l'ail, laquelle ils ne peuvent supporter, je l'ay veu par experience lors que par necessité nous estions contraints de manger d'un petit oignon du pays, qui sent l'ail & l'oignon, d'où l'on peut inferer qu'ils n'ont point la bouche puante. Il y en peut neantmoins avoir quelqu'uns de ce calibre, aussi bien que des filles libertines, & des garçons dissolus en paroles, ce qui n'est que trop ordinaire aux Hurons, & peut y en avoir parmy les Montagnais, avec lesquels ces particuliers se peuvent estre rencontrez.
Des Capitaines, Superieurs, & anciens, de leurs maximes en general, & comme ils se gouvernent en leur conseil & assemblées.
CHAPITRE XXVI.
AUx vieillards se trouve la sagesse, dit le Sage. Pline en une Epistre qu'il escrit à Fabate, rapporte que Pyrrhe Roy des Epiotes demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit la meilleure cité du monde. Le Philosophe luy respondit, la meilleure cité du monde c'est Maserde, Sire, un lieu de deux cens feus en Achaye. Le Roy estonné de cette response luy en demanda la raison, & en quoy il recognoissoit tant d'excellence, & de prerogative en ce petit lieu, pour ce (dit le philosophe) que tous les murs de la ville sont battis de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent ont les testes blanches. Le Roy admirant sa responce conforme à tout ce qu'en a jamais tenu la sage antiquité, se teut & demeura satisfaict, çar il est tellement important & necessaire en tout estat, que les vieillards & hommes prudents en ayent la conduite & le gouvernement, que sans cet ordre on n'en peut esperer qu'un notable detriment, & en fin la ruyne totale.
Les siecles passez nous en fournissent une infinité d'exemples, & l'Escriture Saincte d'une signalée, advenue au commencement du regne de Roboam, fils de Salomon, lequel pour avoir suivy le conseil des jeunes, comme jeune qu'il estoit, autant d'esprit que d'années, perdit en un moment dix lignées qui se revolterent contre luy.
C'est pourquoy les anciens Romains, se sont rendus sages des fautes d'autruy, & prirent cette coustume des Lacedemoniens, & d'autres nations, entre lesquels il y avoit une loy imposée aux jeunes, d'honorer les anciens, & que les honorables vieillards, & non les autres, pouvoient avoir la charge de judicature, & le gouvernement de la Republique.