Nous lisons en l'Histoire que le R. P. Frere Alphonse de Benani des mineur Recollects a fait de la conversion du nouveau Royaume de Mexique, que le peuple appelle Moqui, voulant establir parmy eux un bon Capitaine, ils s'assemblerent tous au marché, & là ils garottent & lient tout nud à un pilier, celuy lequel ils pensent estre propre, & puis tous le fouettent avec des chardons, ou des espines picquantes, cela estant fait, ils l'entretiennent par des plaisantes farces, & des joyeuses faceties: & s'il se monstre Stoiquement insensible à tout, sans pleurer ny faire des laides mines ou grimaces pour l'un, & sans aucunement rire ou se resjouyr pour l'autre; alors ils le confirment, & asseurent pour preux & vaillant Capitaine, lequel avec les anciens s'assemblent lors qu'il est expedient, pour conférer & discerner des choses necessaires & convenables, lesquelles estant vuidées & determinées, le grand Capitaine sort luy mesme pour les declarer & publier au peuple, sans s'en attendre à personne.
Si entre nous en l'élection des juges, Chefs, & Superieurs, on faisoit de semblables espreuves je m'asseure qu'il n'y auroit pas tant de brigues à la poursuitte des charges que la seule vertu emporteroit le prix, Ô mon Dieu, nous ne sommes pas dans un siecle assez bon, car l'insolence & l'ambition de la jeunesse a prevalu par dessus la pieté des anciens, desquels ils font litière, & les tiennent en mespris, c'est à ceux là à qui le grand fainct Gregoire adresse ces paroles pour leur faire ressouvenir qu'estans hommes & fautifs comme les autres, ils ne doivent pas perdre le don d'humilité, & la prudence qui les doit regler, & apprendre la conduite de leurs sujets.
Les Superieurs, dit-il, ne doivent pas regarder à la puissance de leur dignité, ains l'e galler de la condition humaine qu'ils ont envers leurs sujets. Ils ne se doivent point réjouyr de se voir Supérieurs des hommes, trop bien de leur estre profitable, mais il advient souvent que celuy qui gouverne, s'oublie en son coeur à cause de sa preeminence, & voyant que tout passe par son commandement, & qu'il est promptement obey, & que tous les sujets louent le bien qu'il fait, & ne contredisent point le mal, (tant s'en faut, ils louent souvent ce qu'ils devroient blasmer) seduit par les choses qui luy sont inferieures, le coeur s'enfle par dessus soy, & se voyant appuyé par dehors de la faveur & applaudissement populaire, il demeure vuide de vertu, & s'oublie soy-mesme, prestant l'aureille aux flateries, & croit que cela est ainsi comme il l'entend par dehors, & non comme il est au dedans reellement & veritablement: c'est la cause pourquoy il mesprise ses inférieurs, & ne se souvient pas qu'ils luy sont egaux en la nature, & juge que sa vie vaut mieux que la leur, d'autant qu'il les surpasse eu puissance, & par ce qu'il peut le plus, il presume de sçavoir plus qu'eux tous.
Nos Capitaines Sauvages ont bien quelque espece de vanité semblable, mais elle est cachée au dedans, & ne l'osent faire paroistre au dehors peur de confusion. Ils ne font non plus de ces espreuves des Moqui, lors qu'ils admettent ou eslisent les Capitaines, & Chefs de leur Republique, mais ils ont ce soin qu'ils paroissent vertueux & vaillans, & qu'ils soient plustost vieux que de moyen aage, & n'en admettent jamais aucun jeune d'aage, dans leur conseil, ny pour la police, ny pour la guerre, qui ne soit vieil de l'esprit, & desquels, on ne puise esperer un bon conseil, une bonne conduite, & de bons effets, car comme disoit le Roy Cyrus, il n'appartient à nul de commander, s'il n'est meilleur que ceux à qui il commande.
Ils viennent ordinairement par succession ainsi que la Royauté par deça, ce qui s'entend si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere; car autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premièrement ces peuples esleurent des Roys; mais ces Capitaines n'ont point entr'eux autorité absolue, bien qu'on leur ait quelque respect & conduisent le peuple plustost par prières, exhortations & remontrances, qu'ils sçavent dextrement & rhetoriquement ajancer, que par rigueur de commandement, c'est pourquoy ils s'y exercent, & y apprennent leurs enfans, car qui harangue le mieux est le mieux obey.
La multitude des Loix dans un estat, n'est pas tousjours le meilleur, ny lors que delaissans les anciennes, on en fait souvent de nouvelles, c'est à dire que ee corps est bien malade, & prest de donner du né en terre. Lactence Firmian dit que la Republique des Sicioniens dura plus que celle des Grecs, & la cause fut pour ce qu'en sept cens & quarante ans, ils n'instituerent onques aucuns Edits nouveaux, & n'outrepasserent aucune de leurs Loix.
Nos Hurons ont bien peu de maximes, & si à mon advis, ils n'en eurent jamais d'avantage, sont tousjours dans leurs premieres & y peuvent perseverer jusques à la fin des siecles, si le Christianisme opposé à leurs tenebres n'a entrée chez eux, & en tel cas, il leur faudra changer de vie, de Loix, de maximes, qui sont pour la pluspart autant Sauvages que brutale & impertinentes.
1. Pour premiere maxime, ils tiennent de ne pardonner jamais, ny faire grace à aucun de leurs ennemis, que par de grands presens.
2. De desrober qui pourra, aux François, ou estrangers, pourveu qu'on n'y soit point apprehendé, autrement on vous fairoit trouver en homme de peu d'esprit.
3. Conviennent qu'il est loisible à un chacun de voir les filles & les femmes d'autruy indifferemment, sans violence toutefois, & au cas pareils les femmes, & filles, aller aux hommes, & garçons, sans pouvoir encourir blasme ou notte d'infamie.