Le conseil assemblé, le grand Capitaine nous fit soir auprés de lui, puis ayant imposé silence, il s'addressa à nous & nous parla en sorte que toute l'assemblée le pû entendre. Mes Nepveux, à vostre requeste j'ay faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict sur les plaintes que vous m'avez faictes, de quelque malicieux qui vous ont voulu offencer, mais d'autant que ces gens icy sont ignorans du faict, proposez vous mesme vos plaintes & declarez hautement en leur presence ce qui est de vos griefs, & en quoy & comment vous avez esté offencez, & sur ce je bastiray ma harangue & vous ferons justice, car nous ne desirons pas qu'aucun vous fasse de desplaisir, mais au contraire que l'on vous rende tout le service que l'on pourra, pendant que nous aurons ce bien de jouir de vostre presence.
Nous ne fusmes pas peu estonnez d'abord de la prudence & sagesse de ce Capitaine, & comme il proceda en tout fort sagement jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort à nostre contentement & edification.
Nous proposames donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un tres-bon païs & traversé tant de mers & de terres avec infinis dangers & mesaises, pour leur venir annoncer la parole de Dieu, le chemin du Ciel, & retirer leur ames de la domination de Loki, qui les entrainoit tous aprés leur mort dans un abisme de feu sousterrain, puis pour les rendre amis & comme parens des François qui les cherissoient, & neantmoins qu'il y en avoit entr'eux qui avoient voulu tuer nostre frere Joseph, particulierement un tel que nous nommasme.
Quoy leur dis-je, pour leur faire admirer la bonté & les richesses de la France, et leur oster l'opinion que les leurs ayent allechez les François, nous mangions de la graisse à plain soul, car c'est là leur plus friant morceau. Les outardes, les grues & les perdrix, nous estoient tellement communes, que cela ne nous estoit non plus espargné qu'à vous le bled d'Inde. Les pauvres mesmes ne veulent point manger de la chair de nos chiens. Nos maisons sont basties non d'escorces & de bois comme les vostres, mais de pierres & matériaux solides. Les champs sont tous semez de bon bled, de bonnes prunes & de racines excellentes, voudriez vous croire à present que nous soyons venus chercher à disner à vos portes, & que la necessité nous ait porté à un si miserable païs, desnué de toutes douceurs, comme vous advouez vous mesmes, puis que nous estions si fort à nostre ayse & que toutes choses nous venoient à souhait, ayez donc de l'amitié pour nous, puis que l'amour que nous avons eu pour vous, nous a faict quitter tant d'ayse & de contentement, & faict jeusner fort austerement en procurant le salut de vos ames.
Ayant fini, le Capitaine ranga un long temps sur nos plaintes, & leur remonstra l'excellence de nostre condition relevée entre celle des autres François, qu'ils estimoient moins que nous, (à cause qu'ils ne parloient point à Dieu disoient ils,) puis leur dit que ce jeune homme avoit eu grand tort d'avoir voulu tuer le Pere Joseph, que nous ne leur rendions aucun desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions du bien & de la consolation, pour cette vie & pour l'autre, en nous privant nous mesmes de nostre propre repos. Et bien dit-il, que voulez vous qu'ils fassent davantage pour vous, ils vous instruisent, ils enseignent vos enfans, ils parlent à Dieu pour nous, & nous traictent comme leurs parens, & pour recompense nous leur voulons rendre des desplaisirs? quoy la chose seroit elle raisonnable, non, il n'en sera pas ainsi.
Il leur remonstra de plus; que s'il estoit sçeu à Kebec, qu'ils nous eussent voulu mal traicter, que les François en pourroient avoir du ressentiment, & par ainsi qu'il falloit estouffer ce desordre & nous laisser vivre en paix & repos parmy eux. Et pour conclusion, ils nous prierent d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions tenir seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne trempoient point, & nous dirent pour exemple que des-ja depuis peu, un des leurs avoit griesvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy, & qu'ils s'estoient accordez sans guerre, moyennant quelque petit present, & celuy là seul tenu pour un chien & meschant qui avoit faict le coup, & non les autres qui estoient bien marris d'un tel accident.
Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled d'Inde, que nous acceptames, & fumes au reste caressez de toute la compagnie, avec mille prières d'oublier tout le passé & demeurer bons amis comme auparavant; & nous conjurerent de plus, fort instamment d'assister tous les jours à leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient de bonnes sagamitez diversement préparées & que par cette hantize & familiere conversation qu'apportent les festins & repas, nous nous maintiendrions plus facilement dans l'intelligence & la bonne amitié, que se doivent parens & amys si proches, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement accommodez & nourris dans nostre petite cabane, de laquelle ils eussent bien desiré nous retirer pour nous mettre mieux dans leur bourgade, où nous n'aurions autre soin que de prier Dieu, les instruire en nos sciences, & nous gouverner doucement avec eux, mais comme un continuel & assidu bruit de la mesnagerie n'estoit point compatible à nostre humeur non plus qu'à nostre condition, nous les remerciames de leur bonne volonté, fismes porter nostre maiz à nostre cabane & primes congé de la compagnie, fort satisfaicts les uns des autres.
De la guerre, des armes dont usent nos Hurons, & comme nous les empechames de sortir contre les Neutres des-ja tout prests de nous courir sus; avec une exemple d'Uladislas Roy de Hongrie pour la fidelité, &c.
CHAPITRE XXVII.