L'Homme de bien ne cherche, point la guerre, si ce n'est pour venger l'injure faicte à Dieu, ou pour deffendre les oppressez, contre les Tyrans, autrement, ô mal heur du siecle, à quel propos tenir soldat sur campagne & voir ruyner le pupil & le paysan, dont les acclamations vont jusques au Ciel, implorans ses foudres contre les meschans, & ceux qui ne peuvent vivre sans trouble.
L'Empereur Marc Aurelle, devisant un jour avec son amy Corneille des effects d'une gendarmerie, pour bien conduite & disciplinée qu'elle puisse estre, disoit: mais avec ressentiment, qu'il ne sçavoit quelle plus grande guerre les Princes pourroient avoir, que de tenir en leurs Royaumes gens de guerre, si la necessité ne les presoit de se deffendre, pour ce que selon que nous montre l'experience ceux-cy sont devant Dieu fort coulpables, aux Princes importuns, & aux peuples ennuyeux: de maniere qu'ils vivent au dommage de tous, & sans profit d'aucun.
C'est pourquoy Scipion l'Africain avoit raison de dire, que toutes les choses devoient estre essayées en guerre devant que de mettre les mains aux armes: & à la verité il n'y a plus grande victoire que celle qu'on gaigne sans effusion de sang, & sans soldats en Campagne, car l'amy, aussi bien que l'ennemy, ruine tousjours le bon homme aussi bien que le païs.
Mais c'est bien le mal-heur lors que l'on entreprend guerre injuste, car outre ces incommoditez & les maledictions des peuples, l'offence de Dieu y est si grande, que tost ou tard on en est puny en ce monde ou en l'autre; & fausser sa foy donnée à ses ennemis, est le comble du boisseau qui attire l'ire, & la juste vengeance de Dieu sur nos testes, comme l'exemple d'Uladislas Roy de Hongrie nous en sert de preuve. Car ce Roy ayant en l'année mil quatre cens quarante trois, du temps d'Eugene quatriesme gaigné une signalée victoire contre Amurat second, Empereur des Turcs, & du depuis faict treves avec luy pour dix années.
L'an suivant à la suasion du Legat du Pape nommé Julian, il faussa sa foy & luy declara la guerre. Amurat contrainct de se deffendre vint avec une armée de soixante mille hommes. La bataille le donne, où du commencement les Chrestiens eurent de l'avantage, une partie des Turcs tuez sur la place, une autre partie mise en desroute. Ce que voyant Amurat il tire de son seing une coppie de l'accord faict entre luy & Uladislas, & levant les yeux au Ciel, & tenant ce papier en main commença, à se plaindre de la perfidie du Roy & des Chrestiens en ces parolles.
Voyla, ô Jesus-Christ, l'accord que les Chrestiens ont passé avec moy, qu'ils ont juré sur tes sainctes Evangiles d'observer inviolablement, cependant aujourd'huy meschans & perfides qu'ils sont, ils faussent leur foy & renoncent perfidement à l'honneur qu'ils doivent à leur Dieu. C'est pourquoy si tu es Dieu comme ils disent, venge tes injures & les miennes, & leur faisant payer la peine de leur perfidie & de la foy par eux violée, fais toy recognoistre juste à ceux qui n'ont pas encores la cognoissance de ton nom.
A peine avoit il achevé ceste prière, qu'incontinent voilà la chance tournée. Les Turcs reçoivent nouvelles forces, une grande boucherie se faict des Chrestiens, le Roy Vladislas tué, & le Legat du Pape, qui avoit esté Autheur & conseiller de rompre la treve: tant Dieu a en horreur la perfidie & veut que l'on garde la foy donnée.
Aussi les Payens mesmes en cela se sont monstrez beaucoup, plus Religieux que les Chrestiens. Plutarque en la vie de Curtius Camillus & de Pirrhus Roy des Epirotes, en rapporte deux belles exemples, qui devroient estre imitées par ceux lesquels ambitieux d'honneur, comme de posseder le bien d'autruy, n'obtiennent aucune victoire que par mauvais moyens ou en faussant leur foy, ou en s'aquerant des thraitres, & puis il faudra mourir & abandonner tout.
La première histoire est, que Camillus ayant esté esleu Tribun militaire avec cinq autres, pour faire la guerre aux Faliques, incontinent avec l'armée Romaine entra dedans ce païs, où il alla mettre le siege devant la ville des Faleriens, qui estoit bien fortifiée & pourveuë de toutes choses requises & necessaires à la guerre; sçachant très bien que ce n'estoit pas entreprise legere que de la prendre, ne qui se peust exécuter en peu de temps, mais voulant comment que ce fust tenir ses citoyens occupez à quelque chose, & les divertir, afin que, par estre trop de sejour en leurs maisons, ils n'eussent loisir de vacquer à seditions & dissensions civiles: car les Romains usoient sagement de ce remede là, tournans au dehors, comme bons medecins, les humeurs, qui estoient pour troubler le repos de leur chose publique.
Mais les Faleriens se confians en l'assiette de leur ville, qui estoit forte de tous costez, faisoient si peu de conte d'estre assiegez, que ceux qui n'estoient pas à la garde des murailles se pourmenoyent en robes sans armes; par la ville, & alloient leurs enfans à l'escole, le Maistre de laquelle les menoit ordinairement hors de la ville se promener, jouer & exerciter au long des murailles, car ils avoient un commun Maistre d'escole pour toute la ville, comment encores ont les Grecs, voulans que leurs enfans dés le commencement, s'accoustument à estre nourris en compagnie, qu'ils conversent tousjours ensemble.