JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 mai.
Je travaille fiévreusement ; les jours passent sans durée, je suis avide d’aller sans cesse plus avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, je les ai tant, tant rabâchés depuis mon brevet supérieur, que je finis par les considérer, comme M. de Goncourt considérait l’antiquité : « ce pain des professeurs ».
Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade dans les bois, je lis les œuvres de nos poètes contemporains, en remontant à Musset, puis à Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore.
Comme ceux-là sont près de mon âme, près de mes yeux. Il n’y a pas à dire, même dans les œuvres du divin Racine, il y a une phraséologie de bonne compagnie, une majesté dans l’allure des tirades, comme dans le mouvement des personnages, qui glacent l’émotion très profonde du drame.
Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, mais qu’on sent si profonde, de Mlle Bartet pour ressusciter, au bout de deux cents ans, l’Iphigénie rêvée par Racine.
Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve de son ingénuité, l’autre jour m’ont bouleversée. C’est la première fois que j’ai senti, au théâtre, une âme souffrir sincèrement : et c’est la divine Bartet qui fait ce miracle de ranimer la momie qu’était devenue, pour nous, l’œuvre de Racine.
Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, ma reconnaissance aussi. Était-ce bien correct ?
Faut-il toujours vivre guindée par cette correction qui vous prive si souvent du plaisir d’avouer sans détour ce qui plaît, ce qui émeut ?
20 mai.