Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si délicat, d’un ami.
Fin juin.
Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis surprise !
Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée, radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma route.
Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six quartiers de noblesse !
Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future.
Ai-je bien profité de cette année de travail ?
Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu, de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse. Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me mettre dans mes meubles.
Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont l’illusion d’entendre des choses personnelles : je rougis de mes larcins. Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma maison.
Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un Manuel de l’École de Sèvres.