— Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant ; et quelle réponse que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir : « Isabelle, si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici. »
— Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire : c’est la nécessité qui nous amène ici ; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir : c’est perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des missionnaires.
Pour moi, je me récuse… Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la distribution des vivres.
— D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut être habile : donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir.
— Pauvre Renée, quelle chute ! elle rêvait d’enseigner de belles choses aux tout petits, de les aimer, de les câliner ; elle voulait vivre en paix ; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection.
— Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite ; l’École veille sur elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du caractère, elle oubliera vite sa première déception.
— Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les physionomies soucieuses des autres Sèvriennes.
— Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu ! vous me feriez jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste.
Si l’alma mater avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos !
Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant, d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de libres-penseuses.