— Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus clairvoyant.

Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans une cohorte libre : on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles seront les favorites de l’opinion publique.

— En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une telle sottise.

— C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi, tant mieux ; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera. Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves ; par elles, nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté qu’entreprend la République.

Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre dette, sans préoccupation égoïste.

Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et indépendants.

— Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau modèle ?…

Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes attentives et graves.

— Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées ? Les fonctionnaires n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature, l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs.

Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites. Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre, verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans vous seraient fidèles ?