— Tu as 19 ! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il avait l’air content !
Salle de littérature.
La classe est trop petite pour contenir le public qui voudrait assister aux interrogations du jeune maître d’Aveline, un beau nom déjà dans l’Université. Très sympathique aux femmes, par son charme personnel, l’enchantement de sa voix, la finesse et le mordant de son esprit, il les captive tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil d’amour attache à sa vie intime.
Trop intelligent pour colporter lui-même ses meilleurs mots, il laisse ce soin à d’autres ; timide, dès qu’une femme le trouble, il devient brutal pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est l’idole ou la bête noire des Sèvriennes.
L’examen est sur le point de finir, il ne reste plus que deux aspirantes à interroger, et le jeune maître, un peu las, semble s’isoler de cette galerie aux écoutes, en cachant son visage pâli, derrière ses mains, d’ailleurs parfaites.
A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui n’a pas conscience du four énorme qu’elle vient de faire en philosophie, s’apprête à jouer du paradoxe, pour séduire la curiosité de d’Aveline.
Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis vert d’un geste élégant, tandis que le professeur, les mains toujours en œillères, dans une pose coquette de méditateur, s’efforce de trouver le rouage de cette machine à examen.
— Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette scène du Misanthrope, et me dire ce que vous en pensez.
Madeleine lit la grande scène entre Alceste et Célimène, commente, insiste sur le stoïcisme du héros, sur la grandeur de son amitié ; elle exalte sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, condamnant cette futile Célimène, ce léger Philinte, dont le commerce trop facile la choque ; cite Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se trompe, ne s’en aperçoit pas, poursuit encore ; il faut bien payer d’audace ! On s’attend presque à l’entendre s’écrier, comme Doña Sol : O mon lion superbe et généreux !
D’Aveline la laisse s’enferrer : visiblement, il prépare un bon mot, qui sera le mot de la fin ; ses lèvres tremblent et d’une voix railleuse :