Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la crucifie ! Elle ne sera pas première ! cette place tant convoitée, cette place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à Sèvres, lui serait volée !

Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent bouillonner la source vive de ses pensées.

Une Jeanne Viole prendrait la première place ! Quelle injustice…, et Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes.

Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel, qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux racontars de sa compagne ; elle se précipite alors vers Adrienne Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches, fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.

Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore, que tout dans l’École dormait.

Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine ?

Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École ; c’est leur titre même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur poste, leur avenir surtout.

Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France !

Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents autorisés ?

Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent, montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée.