Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à me lier ; j’ai, en amitié, la méfiance des gens qui redoutent d’accepter une pièce fausse. Qu’il m’est dur d’être séparée de Charlotte ! L’absence n’est rien quand on s’aime ; moi, je me sens bien seule. Pour retrouver ma Lolotte, il faut lui écrire.
Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter un autre.
Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de choses communes volaient entre nous, prend une forme nouvelle : je suis la confidente à qui on ose tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont pas. Son fiancé va revenir bientôt de Rome ; j’ai hâte de le connaître, elle l’aime tant. Lui et moi, nous sommes tout dans le cœur de Charlotte.
Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes livres, des mille riens qui m’enchantent, des paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux, et des tristesses aussi qui piquent, sur la feuille blanche de mon livre d’heures, le premier papillon noir.
Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais le charme de cette école. Son amour la lie au passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison, tomber comme un vêtement de voyage, tous les souvenirs tendres, tous les souvenirs cruels, qui font le passé d’une écolière de 20 ans.
Je suis seule au monde ; j’étais encore enfant lorsque papa et maman sont morts. Mais ils vivent en moi, leur amour a formé ma conscience ; jusqu’ici, ils ont été les guides mystérieux qui m’ont conduite à la porte de cette école.
L’ont-ils franchie avec moi ?
Je ne sais ?
Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne suis plus moi : le monde change à mes yeux. Il y a des jours où je suis éperdue, et je ne sais encore d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble surtout.
A qui dire tout cela ?