A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition ? comme c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur qu’elle reste pour moi.
L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue.
Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit les baisers, mais ne les rend jamais.
Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs.
C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte : un bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les bas-reliefs Louis XVI.
Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur ; par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée, cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée.
Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa, jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait préparé.
Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux d’amour.
Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit ces mots qui disent toute la vie de Charlotte :
Elle riait à l’amour ;