Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.
— Mon idéal, monsieur, le voici :
Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la culture de la Raison : raison pratique, raison pure, tout est là.
Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine. Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et perdre son temps.
Ce que je veux ? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou comparées ; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout.
En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice héroïque ; Portias ou Cornélies de l’homme moderne.
Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la génération de nos mères ; nous devons être les chirurgiens de ces âmes. Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé, pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale.
— Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez tant de restrictions dans votre jugement.
Permettez-moi de protester tout de suite ; Victoire affirme des théories, qu’à Sèvres nous ne partageons guère.
Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes, appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.