« Sèvres, 8 octobre 189 .
» Mon Eugène bien-aimé,
» Ah ! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense qu’à toi ; je voudrais parler de toi à tout le monde ; faut-il que le sort soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir, — sans te voir — mon amour !
» Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous les diables ; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse. Mais qu’est-ce que ces choses-là me font : je t’aime, je ne céderai pas, je serai ta femme.
» Tu m’aimes bien, dis ? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle ? je t’aime tant ! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes examens de Saint-Maixent qui approchent ; je t’aiderai, je ferai tout ce que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel dans mon armoire ; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta chère photographie.
» Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces choses-là.
» Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi toute ma vie.
» Je t’adore,
» Hortense. »
Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier.