Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque glacial, la main retombe ; un bonsoir indifférent surprend et gêne les élèves. Chacune se demande : qu’y a-t-il ? pourquoi cette froideur ? Avons-nous démérité ?
Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus, c’est la mésestime de Mme Jules Ferron.
D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette figure sévère ; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.
Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre, on la voit entourée des livres dont elle vit : les Stoïciens, Montaigne, Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les tables ; partout des portraits de son illustre époux : médaillons de bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes, lui assis, elle debout, la main dans la main.
Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme ; sa veuve assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces reliques, un culte fidèle.
La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet de la tête ; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise.
— Aujourd’hui, c’est jour de confession ; bien, je repasserai, fait Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend. Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera une heure.
Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise avec chaque élève, s’intéresse à tout.
— Vous allez bien mon enfant ? dit-elle à Marguerite Triel, un peu effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite fille ?
— Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma nouvelle vie qui me plaît beaucoup.