— Chic, chic, voilà qui méritait un baiser ! Gageons, fait Berthe railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année !!! que Dieu fasse, elle a gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne Chantilly qui sache parler, qui sache dire ; pour elle, on trouve d’illustres comparaisons ; crois-tu, que dans les petites classes, on répète : Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la voix de Moréno.

Je voudrais seulement qu’on dise de moi : elle a le coup de paupière de cette Didi : je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres !

En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits, arrête ce flux de paroles :

— Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme, elle séduit les délicats : elle saura prendre d’Aveline, comme elle a pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde, l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus femme que nous…

A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine ; le poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête ; il y a du triomphe dans sa démarche.

— Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici ! Peut-on songer à d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil ! Moi j’ai la fièvre, mon cœur bat…

— Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la belle : aurais-tu la frousse ! Attention on nous regarde, ne dis pas que tu as peur, tu rendrais courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre après ?

Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon : Je veux que les cinq premières qui entreront à Sèvres, sortent de mon lycée ! C’est dit. Mais tu m’amuses toi ! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu pas sûre d’être reçue ! Qu’est-ce qu’une corde de pendu, auprès de ce porte-veine.

Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que répondre : elle va, vient, imperturbablement sotte, au milieu des petits rires moqueurs ; puis un mouvement se fait, l’attention du groupe de Fénelon se porte sur Adrienne Chantilly, qui arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de lévantine. C’est une belle juive, à la taille très cambrée ; des cheveux frisés, poudrés d’or ; des yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une source à travers les ramilles ; des sourcils noirs, un teint mat, l’arc de la bouche très joliment tendu.

Les jeunes filles échangent des poignées de mains, et Didi, fort à son aise, cherche à placer son petit potin.