— Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement Fénelon ?
— Anémie cérébrale, assure Mlle Frolière.
— Pas du tout ! On a découvert un flirt sensationnel entre Thaddée et Mounet-Sully ! Oui, ma chère ! figure-toi qu’elle avait eu le toupet d’aller lui demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris de sa belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre tombe amoureuse, écrit des vers, promène sur son cœur une photographie à dédicace ; elle a trop causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, la Directrice lui a fait dire de ne plus revenir au cours.
— Pauvre Thaddée, soupire ironiquement Jeanne Viole, sa vocation était l’amour, ou le théâtre ; elle était fourvoyée parmi nous.
— Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins elle n’aura rien à perdre, et tout à gagner. Mais voici Victoire ; que peut-elle bien ruminer encore ? regardez-la, elle se parle à elle-même ; cette fille est sans cesse aux prises avec son destin.
Victoire Nollet est justement cette aspirante à Sèvres, qui passe, dans tout le lycée, pour le modèle accompli de la laideur, sorte de Quasimodo femelle ; un corps en tuyau de poêle, une tête énorme, congestionnée : construction audacieuse de têtard intelligent.
Elle cause tout haut, très excitée par l’approche de son examen.
— 24 juin ! Voilà le grand jour arrivé ; dire que, depuis six ans, je bûche, pour en arriver là.
Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock ! Mis en mauvais allemand la prose de Voltaire ! Ai-je fait assez de résumés d’histoire, pioché ma nomenclature, lu et relu les documents, paraphrasé Racine, Bossuet, Hugo ! continue-t-elle tout à fait emballée.
Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à la philosophie ! Je sais par cœur mon « Rabier ». J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur les Noumènes ! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on ne m’en demandera ; le nez devant cette porte, j’ai peur d’avoir perdu mon temps au lycée…