Une cafetière chantonne dans la cheminée ; Berthe Passy, allongée sur une natte, surveille les préparatifs, pendant qu’Adrienne tourne hâtivement le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un album tunisien ; Hortense relit une lettre d’Eugène ; Thérésa, sans façon, inspecte l’appartement.

— Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait Berthe, qui s’étire entre deux bâillements arpégés, mais vas-tu nous faire languir ! Si tu savais ce que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre la docte Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, et Berthe élevant le bras, montre un flacon de rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au culte de la gracieuse surveillante.

— Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux pas attendre cinq minutes, qu’as-tu ? répond Adrienne, qui mesure tranquillement son café à la cuillère, et le verse avec mille précautions dans l’intérieur d’une cafetière russe. Tiens, visse-moi ce filtre, je n’ai pas de force dans les doigts.

— Ce que j’ai, tu le demandes ! et Berthe, accroupie devant une table mauresque, tourne de toute la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne lui a tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le Saint-Honoré du dépensier, et ma première soirée dans le monde. Ça reste là, j’ai beau faire le boa, ça ne passe pas ! Le café, le café, ou je te lâche ?

— Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on va se payer la tête de Lonjarrey et celle de Christofla dans ses chansons de l’Ukraine.

— Tu as les lendemains tristes, toi. Allons raconte ton mal (avec un beau geste de tragédie),

A raconter ses maux, souvent on les soulage.

— Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, radieuse d’avoir relu pour la dixième fois l’épître de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire une gaffe quand ma série ira en soirée ; entrer, sortir, saluer Mme Jules Ferron, jouer la comédie, boire devant elle une tasse de thé ! Boudiou, Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris ça !

— On a prévu votre ignorance : il y a des monitrices dans l’antichambre, et Marguerite, amusée par les souvenirs comiques de sa première soirée chez Mme Jules Ferron, ferme l’album pour continuer l’initiation.

On vous dira : En rang, mettez vos gants.