— Oh ! mon p’tit, je vous donnerai les miennes ! elle caresse Berthe du bout de son doigt sec comme une branchelette, et mire son petit verre de rhum dans l’éclat de la flamme ! Hein quel esprit franc ! quel cœur ouvert ! rien de caché là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à Mme Jules Ferron.

Revenons donc à ce que je vous disais tout à l’heure. J’en causais justement ce matin avec Mme Jules Ferron : ces p’tits, disais-je, ne se marieront pas ; elles en valent bien d’autres cependant.

Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne suis pas jolie, eh bien, qui m’épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire… au bas mot, je rapporterais 10.000 francs par an à mon mari.

— Et comment ? Boudiou, Ugène ne m’en demande pas tant.

— Suivez bien mon raisonnement :

Appointements fixes2.000 fr.
Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, couture, repassage, blanchissage, etc. Est-ce trop d’estimer ça6.000 fr.
Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, ni au théâtre (ni au café, chuchote une voix impertinente), tout cela représente bien, bon an, mal an2.000 fr.

Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr.

— C’est net comme torchette. Et vous n’avez pas trouvé d’épouseur à ce prix ?

— Non ma p’tite Berthe ; je tiens trop à l’École pour la quitter jamais : on m’aime, car vous m’aimez, n’est-ce pas ? on vient me voir, j’ai des poussins un peu partout, qui viennent me faire fête le dimanche. Vous verrez mes « pipos », les pipos de mon cousin, et mes p’tits « blaux », pas un ne m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un jour qu’ils seront là.

Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, mes p’tits, ils ne vous feront point la cour : ah ! les hommes, pas un qui calcule comme nous…, de la poudre aux yeux… faut savoir jeter de la poudre aux yeux… Ah ! si j’avais encore votre âge, pauvre Lonjarrey… Vous verrez plus tard, vous direz : Elle avait bien raison, Mlle Lonjarrey, comme elle connaissait la vie !…