De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à l’École ; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre ; on lit les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a conflit au sujet des préséances ; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron ; et Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va rendre les cordons du tablier ; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière, entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de la Doyenne.

L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes sombres.

La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet.

Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas l’attendent.

Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon, chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails dressés : Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien, des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est pas un corset, c’est une camisole de force. Comment ? ça, Louise Melnotte ! le béguin de Jérôme, ça, ça ! elle vous a un air de détailler « de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie ». Heu, rappelle-toi Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses.

— Chut ! chut ! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au milieu des blancheurs, se détache presque lumineux.

On n’entend plus un souffle ; quelque chose d’inexprimable, de très grand, fait trembler les lèvres qui écoutent :

L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître,

Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.

La voix se fait lointaine, musicale, troublante ; les cœurs les plus ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé…