Ce public arrivait bien là comme des excuses après le coup de bâton qui vous a assommé! En 1626, on demandait de vieux vaisseaux; au mois dʼoctobre 1647, on exige des habits neufs. « Il a été apporté, disent les anciens registres de lʼHôtel de Ville, des lettres de cachet, données à Fontainebleau le 13 de ce mois, par lesquelles Sa Majesté mande et ordonne aux sieurs Echevins de lʼassister de 500 paires dʼhabits complets, consistant en pourpoint long en forme de justaucorps, haut et bas de chausses, de drap le plus propre à résister à lʼinjure du temps, avec des bonnets et autant de paires de souliers, et de faire que ces habillemens et chaussures soient de trois grandeurs, un quart pour des hommes de la plus grande taille, autant pour des plus petits et la moitié pour des moyens, et que le tout soit fourni dans la fin du présent mois ès mains de ceux qui en auront ordre de Sa Majesté, pour les faire transporter en ses armées. Arrêté quʼaprès les publications dʼusage, il sera fait adjudication au rabais de la fourniture de 250 paires dʼhabits et que remontrances seront faites au Roi et à Nosseigneurs de son Conseil pour être la ville déchargée de la fourniture des autres 250 paires, attendu sa grande misère et surcharge de lad. taxe. »

Ce fut surtout en 1659 que les échevins durent repousser, avec lʼéternel argument tiré des malheurs de la ville, un des plus terribles assauts que la caisse municipale ait jamais eu à soutenir. Il sʼagissait dʼun don gratuit à lʼoccasion du mariage du Roi. Les archives de la ville, à la date du 12 septembre 1659, nous apprennent ce que Louis XIV entendait par un don gratuit.

« Sur la lecture faite en cet Hôtel commun de Lettres de cachet du Roi, du 6 août dernier, mises ce matin ès mains des sieurs Echevins par M. du Boullay Favier, intendant en cette généralité, par lesquelles Sa Majesté demande à cette ville, en don gratuit, la somme de 50,000 liv. pour les frais du mariage du Roi; après avoir envoyé lʼhuissier de la ville vers M. le Lieutenant général, pour le convier de se trouver en cet Hôtel commun, lequel a rapporté que led. sr était absent, il a été arrêté quʼil sera écrit par lʼordinaire de ce jour à Son Altesse, pour la supplier de vouloir interposer son autorité pour faire réduire et modérer lad. somme de 50,000 liv. à quelque somme modique, vu les grandes charges de cette ville et de lʼimpuissance où elle est de fournir lad. somme. »

Trop heureux encore les échevins quand on leur permettait de marchander ainsi avec le pouvoir; celui-ci imposait le plus souvent sans discussion, et, quand il nʼy avait plus rien à prendre dans les caisses vides, il jetait en prison le receveur de la ville, comme nous lʼapprend une délibération du 17 novembre 1640, où lʼon voit que « lʼaprès-midi sʼest passée à la poursuite de la délivrance de M. du Taillis, emprisonné au Château pour le paiement de la subsistance des gens de guerre du présent quartier dʼhiver. »

Pour apitoyer ces bourreaux dʼargent, les échevins mettaient quelquefois en action le proverbe, qui prétend que les petits cadeaux entretiennent lʼamitié. « Il a esté conclu, disent les anciens registres au 1er avril 1567, quʼils (les échevins) se présenteront vers M. de Brunville, lieutenant général, pour lui parler des priviléges de la ville..., et que, en faveur du mariage de la fille dudit sieur lieutenant, il sera délivré aux nopces une pièce de vin doux... » Ces sortes de dépenses étaient même portées régulièrement sur le budget de la ville; ainsi, dans lʼétat des finances du 1er mai 1679, on trouve inscrits par estimation 300 livres « pour vins et confitures de présent », avec cette condition toutefois « quʼil ne pourra être donné à chaque personne plus de deux douzaines de bouteilles de vin et deux douzaines de boîtes de confitures. »

Lʼimportance des cadeaux variait cependant suivant le rang des personnages et la protection que la ville pouvait en attendre. Cʼest ainsi que, lors du mariage de M. du Quesnay Le Blais, lieutenant général, on remplaça le vin ou les confitures par des présents plus sérieux.

« Pour triompher de la joie que la ville reçoit dud. mariage le jour dʼhier célébré, disent les anciens registres de juillet 1637, il a été arrêté que le sr de Bretteville Rouxel, échevin, et de Bauches, syndic, assistés de Beaussieu, greffier, iront saluer led. sr lieutenant général et dame son épouse, à laquelle ilsporteront, de la part de la ville, une table de linge fin à haute lisse.

« Cette conclusion a été exécutée led. jour après midi et consistait lad. table de linge en un grand doublier de cinq aunes, en un petit de trois aunes et deux aunes de large chacun, en deux douzaines de serviettes et deux serviettes à laver, qui fut acheté chez M. Graindorge, me façonneur de haute lisse le plus expert de cette ville, et coûta 300 liv., de laquelle lesd. sr et dame furent grandement contents et en remercièrent la ville. »

Nous avons essayé de reconstituer, à lʼaide de dessins originaux et dʼanciens manuscrits, la vue extérieure du second Hôtel de Ville de Caen, et indiqué rapidement les exils et les tribulations que les échevins eurent à subir depuis la construction de cet édifice jusquʼà sa démolition en 1755. Nous allons, avec les mêmes guides, entrer dans lʼintérieur de la maison commune du pont St-Pierre. Voici dʼabord sur la cheminée de la salle des délibérations un buste du souverain régnant, usage que notre siècle a conservé et qui semble remonter assez loin dans le passé. Les anciens registres disent en effet, à la date du 11 septembre 1679: « Il a été accordé à Jean Postel, sculpteur de cette ville, lʼexemption de tout logement de gens de guerre et contributions dʼustensile, en considération des services par lui rendus à la ville et notamment de ce quʼil a fait un buste représentant la personne du Roi, à présent régnant, pour placer sur la corniche de la cheminée de cet Hôtel commun; pour lequel il sʼest seulement contenté des frais par lui faits, ayant remis volontairement à la ville ses peines et travaux. »

De la salle des délibérations le regard sʼétendait de deux côtés sur une vue ravissante. « Et, dit M. de Bras dans ses Recherches et antiquitez de Caen, de la haute salle de ceste maison où se font les assemblées et conventions publiques, lʼon voit au droict de la rivière, vers lʼOrient, arriver les navires venans de la mer, chargez de précieuses et rares marchandises que lʼon descend à lʼendroit de dix grands quaiz du quartier de lʼIsle... Et par les fenestres et croisées de lʼautre costé, lʼon a un plaisant regard sur les prais, et une perspective et veuës des plus plaisans et agréables paisages quʼon puisse voir. »