« Davantage ordonnons quʼil sera baillé aux soldats de la garnison de cette ville vingt chambres près et à lʼentour du pont St-Pierre pour les loger, parce que ceux qui fourniront lesd. chambres ne bailleront aucune chose, mais sera le linge, vaisselle et lits, fourni par égalité par les autres bourgeois et habitants de lad. ville [23]. »
Tel était le langage que tenaient les représentants de lʼordre aux bons bourgeois quʼon venait sauver malgré eux. Les actes ne le cédèrent pas aux paroles. Huit jours après lʼordonnance du duc de Bouillon, le conseil de la commune était obligé de prendre des mesures pour réparer les dégâts commis par les soldats, chargés de protéger la ville contre ses passions subversives.
« Il a été avisé sur ce qui a été ventilé et averti que les soldats, faisant la garde sur le pont St-Pierre, font grandes démolitions en la maison sur led. pont, tant aux planchers quʼaux couvertures de lad. maison, que M. de Laguo, gouverneur en cette ville et château, sera de ce averti, même que le lieu sera vu et visité par les gouverneurs, présence de M. le Lieutenant, pour, ce fait et le procès-verbal vu, être ordonné sur les réparations qui seront trouvées nécessaires, ainsi quʼil appartiendra. »
Tandis que ces défenseurs de la propriété démolissaient les planchers et les charpentes de lʼédifice du pont St-Pierre pour les vendre ou en faire du feu, les élus de la cité, chassés du lieu ordinaire de leurs séances, délibéraient à tour de rôle les uns chez les autres, en attendant quʼils eussent trouvé un Hôtel de Ville provisoire. Ils sʼinstallèrent enfin, vers le milieu de lʼannée 1565, dans une maison appelée Parc-le-Roi et qui était bâtie sur des terrains voisins de lʼendroit où se trouve aujourdʼhui le passage Bellivet. Ils y restèrent exilés jusquʼau 15 mai 1572. A cette date, une ordonnance du maréchal de Montmorency ordonna « que la maison de ville serait rendue aux maire et échevins... pour en jouir comme ils faisaient auparavant les troubles. »
Malgré cette promesse, lʼHôtel de Ville fut de nouveau occupé par les soldats du roi, en 1574: on permit toutefois aux « bourgeois habitants de la ville de continuer à y tenir leurs assemblées. » Les échevins acceptèrent cette communauté dʼhabitation, mais avec certaines précautions. Sʼils consentirent à risquer leurs personnes, ils eurent soin de laisser leurs papiers, registres, vaisselles et argenterie dans la maison du Parc-le-Roi, quʼils avaient confiée à la garde du greffier de lʼHôtel de Ville. Ils avaient oublié malheureusement que leur greffier était lui-même sous la garde des défenseurs de lʼordre, venus pour protéger les habitants contre leurs propres égarements. Or, il arriva quʼun beau matin le greffier et son fils furent assaillis dans leur lit par « des gens de guerre, soldats ou autres, comme il est écrit dans les anciens registres de lʼHôtel de Ville [24], ayant lʼarquebuse et feu à mèche, lesquels se sont efforcés de rompre lʼhuis du dépensier pour avoir, comme ils disaient, de la vaisselle, afin de la porter en une taverne pour leur servir à dîner. »
Une troisième fois, les maire et échevins de Caen eurent le privilège dʼêtre protégés dʼune façon analogue en 1589, pendant les troubles de la Ligue. Cette fois, ils furent tout à fait mis à la porte de la maison commune et obligés de délibérer chez des particuliers jusquʼà leur rentrée, à la date du 12 janvier 1590. Mais, avec le temps, le Gouvernement se poliça et apprit lʼart de commettre sans brutalité des violences dites légales. Dès lʼannée 1610, nous voyons le pouvoir central remplacer à Caen les représentants élus de la cité par des créatures du Gouvernement [25]. Cʼest ce que nous appelons aujourdʼhui une commission municipale, procédé que lʼon pourrait croire dʼinvention toute moderne et qui devrait, au contraire, figurer dans lʼinventaire du vieux-neuf si spirituellement dressé par M. Fournier.
Quand on leur laissait la libre possession de leur Hôtel de Ville, les échevins nʼétaient pas encore à lʼabri des tracasseries du Gouvernement. Il y avait souvent assez dʼennuis attachés à leurs fonctions pour quʼils préférassent lʼobscurité de la vie privée au relief décevant de la vie publique. Aussi arrivait-il quelquefois quʼon les obligeât à exercer leur charge malgré eux. En 1563, par exemple, une sentence du bailliage condamne « les sieurs Lebrethon et Anger, élus, à exercer la charge dʼéchevins, malgré leur refus, et à prêter serment, ce à quoi ils seront contraints par la prise de leurs corps et biens [26]. » Même dans des temps moins troublés, comme dans la période du XVIIe siècle, il sʼélevait à tout instant des conflits entre le pouvoir central, qui imposait exceptionnellement une ville écrasée déjà par les taxes ordinaires, et les représentants de la cité, qui défendaient leur caisse avec lʼénergie du désespoir.
Les échevins ne perdaient dʼailleurs jamais une occasion de se plaindre. Ainsi, en 1602, le Roi eut la maladresse de leur adresser des lettres closes, pour leur demander conseil sur le fait des monnaies. « Elle leur ordonne, disaient ces lettres, écrites à Poitiers le 25 mai, donner avis de ce qui se pourrait faire pour empêcher la rareté quʼon voit en ce royaume des monnaies dʼor et dʼargent au coin et armes de France, et sʼil est expédient donner cours en son dit roy. aux monnaies étrangères. » Les échevins sʼempressent de convoquer les notables habitants de la ville pour leur lire les lettres du Roi en présence du procureur de Sa Majesté. Et quand cette formalité est accomplie, ils rédigent, séance tenante, une réponse où la critique la plus vive des actes du Gouvernement se cache sous les apparences du plus profond respect. « Ouï sur ce plusieurs propositions et avis des assistants, disaient les échevins [27], a été trouvé bon quʼil soit remontré à Sa Majesté, avec leur humilité et obéissance, que la rareté dʼor et dʼargent, qui est si grande entre ses sujets, vient de ce quʼils sont contraints en fournir plus quʼils ne peuvent pour les nécessités des affaires de Sa Majesté, pour lesquelles, comme il est vraisemblable, lʼor et lʼargent au coin et armes de France est transporté aux étrangers, qui le retiennent comme le meilleur; et sont les choses venues à ce point quʼentre les plus aisés, y en a si grande rareté que, pour leurs menues affaires, ils sont contraints stipuler de payer ceux desquels ils se servent en blé, cidre, bestiaux ou quelques autres denrées, quʼils peuvent avoir de leur cru ou industrie. Occasion de quoi Sa Majesté est très-humblement suppliée que, pour éviter quʼils ne soient encore réduits en plus grande extrémité, il lui plaise leur donner quelque diminution des levées de deniers de toute sorte, qui se font sur eux, et cependant continuer le cours en son royaume de toutes espèces dʼor et dʼargent quelles quʼelles soient, pour leur juste et légitime valeur... »
Avec leur finesse normande, les administrateurs de Caen avaient deviné quʼon ne les consultait si poliment aujourdʼhui sur la question des monnaies que pour leur en réclamer demain impérieusement. Et, sans doute, tout en donnant une leçon spirituelle au pouvoir, ils avaient espéré éloigner cette menaçante échéance.
Malheureusement, lorsquʼil nʼosait plus réclamer de la ville des secours en argent, le Gouvernement les exigeait en nature. En 1626, peu de temps avant le siége de La Rochelle, le sieur du Carlo, ingénieur de Sa Majesté, est envoyé à Caen pour obliger les échevins à « acheter trois vieux vaisseaux et les faire conduire à leurs dépens à lʼîle de Ré pour le service de Sa Majesté et pour lʼutilité du public... [28]. »