« A été fait venir en ladite maison de ville, dit un procès-verbal de février 1562, Robert Regnier, du métier de serrurier, demeurant près le pont et maison de ville, pour savoir de quelle autorité il avait cejourdʼhui mis un battail à lʼhorloge de cette ville. Lui juré de dire vérité et interrogé, a dit que, pour les troubles que lʼon ventile être préparés, il se peut être que lʼon pourrait commander être sonné une alarme, qui est accoutumé être fait et sonné par lad. cloche de lʼhorloge, et pour éviter que sonnant lad. alarme il ne fût offensé de quelque coup dʼarquebuse, il avait demandé un battail de lad. maison de ville et de ce avait parlé à M. Dumoulin, lʼun des gouverneurs, et pour cette occasion avait pendu led. battail en lad. cloche, disant quʼil ne voudrait avoir entrepris aucune chose contre le bien de lad. ville et était prêt descendre led. battail. »
Le sieur Regnier, malgré ses protestations, dut sembler quelque peu suspect, puisque nous voyons quʼun an après environ [17] on fit « défense, sous peine de la vie, dʼouvrir ou faire ouvrir à personne lʼhuis de la porte de lʼhorloge, sans exprès commandement des gouverneurs. »
Dʼailleurs, quand les troubles religieux ou civils se prolongeaient, les gouverneurs de Caen, sʼils se défiaient des sentiments des gens de la commune, mettaient en interdit lʼhorloger et la cloche elle-même du beffroi. Et au nom du roi, représenté par son lieutenant, la sonnerie de lʼéglise St-Pierre était priée de faire lʼintérim. Cʼest du moins ce qui ressort de ce passage des anciens registres de la ville, à la date du 26 juin 1593: « Arrête quʼil sera fait ordonnance à M. Richard de La Brousse, prêtre, custos de lʼéglise de St-Pierre, de la somme de six écus, pour son salaire dʼavoir sonné la cloche pour la retraite des bourgeois, afin quʼils ne divaguent et soient trouvés par les rues, après neuf heures sonnées, suivant quʼil a été ordonné par M. de La Verune, et qui est à raison dʼun écu par mois. »
Outre les suspensions dont il était menacé pendant les troubles, lʼinfortuné gouverneur de lʼhorloge se voyait quelquefois exposé, dans des temps paisibles, à payer des dommages-intérêts quand la vieille machine, dont il avait la direction, venait à commettre quelque bévue bien excusable à son âge. Cʼest ainsi quʼon trouve dans les archives municipales, à la date de 1579, « une plainte contre le gouverneur de lʼhorloge, attendu que laditte horloge ayant sonné sept heures quand il nʼen était que cinq, des maçons et des couvreurs quittèrent leur travail, ce qui causa un préjudice à celui qui employait ces ouvriers. »
Plus tard, lorsque les guerres, religieuses ou civiles, eurent cessé, le « gouvernement et entretenement » de lʼhorloge furent moins onéreux. Pour quelques soins dʼentretien, lʼhorlogeur, comme disent les archives municipales à la date du 9 juin 1732, était exempté du logement des gens de guerre, ce qui équivalait pour le temps à un traitement très-acceptable. La cloche quʼil sonnait dʼailleurs ne jetait que rarement lʼalarme dans la ville; elle retentissait surtout pour annoncer des fêtes; et cʼétait du beffroi de lʼHôtel de Ville que partait le signal qui mettait en branle toutes les cloches des couvents et des églises [18].
Cette cloche, qui avait joué un rôle si important dans lʼhistoire de Caen, ce précieux souvenir subsistait encore en 1808. Mais le premier empire, se souciant peu sans doute de conserver un bronze qui rappelait les franchises communales de lʼancienne France, ordonna de fondre la cloche historique, sous prétexte dʼoffrir à [19] lʼéglise St-Pierre une sonnerie plus à la mode.
Nous avons dit précédemment quʼà partir de la seconde moitié du XVIe siècle, il avait été souvent question de remplacer la maison commune du pont St-Pierre par une autre construction plus vaste et plus solide. Mais, avant que ce projet eût été réalisé, les échevins durent abandonner plusieurs fois, malgré eux, le second Hôtel de Ville. Ce premier exil leur fut imposé par le maréchal de Brissac à la suite des troubles religieux qui avaient éclaté à Caen en 1562. Quoique le calme fût depuis longtemps rétabli dans la ville, le Maréchal donna aux échevins lʼordre de lui céder la maison commune pour y établir un corps de garde. On était au 8 septembre 1563; le corps de ville se réunit, délibère et arrête « quʼune députation sera envoyée au Maréchal pour lui remontrer lʼinconvénient de transporter les meubles et un nombre infini dʼécritures, touchant le bien et revenu de la ville, et la difficulté de trouver une autre maison... » Le maréchal de Brissac ne se laissant pas toucher par de si bonnes raisons, les échevins déclarent à M. de Bourgueville, lieutenant particulier, quʼils ne quitteront la maison commune quʼaprès avoir fait un inventaire en présence du bailli ou de son lieutenant. LʼHôtel de Ville servait, en effet, tout à la fois dʼarsenal et de magasin de dépôt. Peu de mois auparavant, à lʼépoque du sac de la ville par les Protestants, le commis des administrateurs de lʼHôtel-Dieu y avait apporté un calice en argent, deux calices en vermeil et une croix en argent avec le crucifix; dʼautres ornements dʼéglise, provenant de St-Étienne et de St-Pierre, y avaient été déposés vers le même temps; et toute une salle contenait le plomb que les Protestants, suivant un rapport erroné de M. de Bras, auraient arraché aux toitures de lʼabbaye de St-Étienne [20]. On y trouvait aussi des armes diverses, des fusils [21] et deux canons pacifiques qui ne faisaient entendre leur voix que dans les cérémonies publiques, fêtes anniversaires, entrées de princes et de souverains [22].
Dès quʼils eurent appris ce qui se passait à lʼHôtel de Ville, le prieur de lʼabbaye de St-Étienne et les trésoriers de St-Pierre accoururent et réclamèrent leurs ornements dʼéglise. On proposa à lʼun des échevins de recueillir chez lui les autres objets; mais, comme il refusait dʼaccepter la responsabilité dʼun tel dépôt, M. de Bourgueville, sieur de Bras, qui présidait à lʼinventaire du mobilier, remit les clefs « au mestre de camp des vieilles bandes de Piémont, à ce commis par M. de Brissac, le requiérant de nʼôter, ni transporter aucune chose dʼicelle maison de ville. »
Le conseil était bon à donner, mais difficile à suivre, pour des soldats qui devaient être portés à considérer comme des rebelles les magistrats dont ils prenaient la place. Ils furent probablement contenus dʼabord par le maréchal de Brissac, qui était aussi juste que brave; malheureusement le duc de Bouillon, en prenant le commandement après la mort de Brissac, apporta un esprit dʼintolérance qui pouvait servir dʼexcuse aux excès des gens de guerre placés sous ses ordres. Voici, en effet, dans quels termes le duc de Bouillon sʼadressa aux échevins dès quʼil fut arrivé à Caen:
« Il est enjoint et commandé aux échevins de la ville de Caen de fournir et bailler au corps de garde du pont St-Pierre le nombre de six bûches, six fagots, douze chandelles de trois deniers pièce et tel nombre de tourbes qui puisse garder le feu pour allumer les mèches jour et nuit, le tout par chacun jour, à commencer le 1er oct. et finir le 31 mars. Et le reste de lʼannée, sera réduit à la moitié.