La maison commune de Caen ressemblait un peu trop malheureusement à ces petits appartements que lʼon montre aux locataires, en les conduisant aux fenêtres qui sʼouvrent sur de vastes squares, ou sur les jardins des grands hôtels du voisinage. Son unique salle, qui devait servir tant aux réunions du conseil quʼaux réceptions officielles, ne pouvait contenir les quarante convives du dîner du mercredi des cendres, que lʼon donnait aux notables qui avaient assisté à lʼélection des administrateurs de la ville [29]; aussi les échevins en étaient-ils réduits souvent à offrir une simple collation, comme cela se fit le 23 juin 1652 pour les comtes de Dunois et de Saint-Pol, qui avaient accepté lʼinvitation de mettre le feu au bûcher de la St-Jean sur la place St-Pierre. « Quelque peu de temps après, disent les anciens registres de la ville [30], leurs d. Altesses ayant témoigné être prêts de se mettre à table pour faire collation, laquelle était préparée dans led. Hôtel de Ville, il leur avait été présenté par les srs de Rotot et de Sannerville, 1er et 2e échevin, deux serviettes mouillées pour laver leurs mains, et après se seraient mis à la table dans deux chaires où il y avait des carreaux de velours cramoisi, ayant devant eux leurs cadenas et couverts ordinaires; et parce quʼil nʼavait été mis sur lad. table que quatre couverts, pour M. de Chamboy et ceux auxquels Son Altesse ordonnerait de sʼasseoir, MM. de la ville ayant fait dessein de ne sʼy mettre pas afin de faire mieux les honneurs de la ville et témoigner plus de respect à leurs Altesses, M. le comte de Dunois aurait pris la parole et dit quʼabsolument il ne mangerait point si lesd. sieurs ne se faisaient apporter des couverts et des siéges pour se mettre à table et faire collation avec lui. A quoi ayant été résisté longtemps par led. sr de Tilly, échevins et officiers de lʼHôtel de Ville, enfin Son Altesse leur aurait dit quʼelle désirait que cela fût et quʼelle était venue pour boire avec eux: à quoi ayant obéi ils auraient pris leurs places et M. le comte de Dunois, après avoir mangé quelque temps, avait dit hautement quʼil fallait boire la santé du Roi, et sʼétant fait donner du vin et de lʼeau et à M. le comte de Saint-Pol, son frère, ils se seraient levés debout dans leurs chaires et mis lʼépée nue à la main, et, en cette position, auraient bu la santé de Sa Majesté et cassé leurs verres, témoignant un grand zèle et affection à son service, ayant même fait tirer du château à cet effet plusieurs coups de canon; en quoi ils avaient été invités par M. Lejeune, fils de M. de Chamboy, qui avait accompagné leurs Altesses, et ensuite M. de Chamboy avait aussi bu la santé de Sa Majesté, ainsi que toute la Compagnie. »

Le petit édifice du pont St-Pierre était si étroit que le greffier lui-même ne pouvait y demeurer et quʼil emportait à son domicile la plupart des registres, pièces, clefs et cachets qui nʼauraient jamais dû sortir de lʼHôtel de Ville [31]. Lʼhuissier de la ville seul y avait un logement. Plusieurs pièces servaient, comme nous lʼavons déjà vu, dʼarsenal et de magasins. Dans une des quatre tours, qui flanquaient les angles de lʼédifice, se trouvaient des cachots destinés aux gens arrêtés le soir par le guet, et où lʼon devait « les mettre jusques au Jour, dit M. de Bras, et les rendre à la justice sans en prendre aucune congnoissance, et par le juge ordinaire en est faict le procez et ordonné de telle punition qui appartient au cas. »

M. de Bras nous dorme encore quelques détails intéressants sur le corps de garde qui était placé sous le pont St-Pierre. « Le sieur capitaine dudict Caen, écrit-il, pour garder les habitans en patience la nuict, doibt commettre un mareschal de guet pour obvier aux bruits de nuict, et quʼil ne se commette aucuns larcins ny insolences. Lequel mareschal convoque à ceste fin les Bordiers, cʼest-à-dire locataires qui nʼont maison et ne sont bourgeois, en nombre suffisant; et estans soubs le pont sainct Pierre, dict de Dernetal, qui est la maison de ville, et en temps dʼhyver doibt avoir du feu et chandelle en une lanterne haut eslevée, et sʼil se faict quelque bruit, ledict mareschal et aucuns des siens sʼy doibt transporter, et se saisir de tels mutins... »

Malgré lʼexiguïté de leur Hôtel de Ville, les échevins trouvaient encore le moyen de sʼy entourer de quelques locataires. Ainsi nous voyons, dans les anciens registres, un cordonnier « requérir lui être baillé et délaissé une petite place vide entre lʼune des tours du pont St-Pierre et le coin de la muraille tendant aux Carmes, en laquelle place soullait avoir un appentif servant dʼouvroir... » [32]; en 1075, cʼest une demande de permission « pour establir de la mercerie sur le pont St-Pierre »; en 1577, une autre demande « pour y establir des fruitages »; en 1578, une requête dʼun sieur Charles de Bourgueville (était-ce un parent de M. de Bras?) pour « étaler sa marchandise sur le même pont. » Les échevins retiraient souvent plus dʼennuis que de profit des autorisations quʼils accordaient, comme cela est prouvé par une délibération du 21 mai 1580, qui mentionne quʼil « était advenu grand désordre et scandale par deux femmes, lʼune lingère et lʼautre rubannière, auxquelles avait été par ci-devant permis prendre place sur le pont St-Pierre, sous cette maison de ville, pour vendre les ouvrages de leurs métiers, sous espoir quʼelles sʼy comporteraient en tout honneur et modestie... »

La description de lʼancien Hôtel de Ville de Caen serait incomplète si, après avoir montré ce quʼil était en temps ordinaire, nous nʼessayions pas de donner une idée de la physionomie quʼil prenait pendant les jours de fête.

Lorsquʼun nouveau gouverneur de la ville et du château faisait son entrée à Caen, on plaçait aux fenêtres de la maison commune quatre armoiries, savoir: celles du roi, du gouverneur, de la province et de la ville. Le corps de ville allait le saluer à lʼhôtel où il était descendu. Le premier échevin lui faisait le compliment dʼusage avant de lui présenter les clefs de la ville, que le gouverneur acceptait et renvoyait par son écuyer. Si le gouverneur était marié, le corps de ville se présentait de nouveau à son hôtel pour saluer sa femme, et, après le départ des échevins, lʼhuissier de la ville présentait à la femme du gouverneur le vin, deux douzaines de boîtes de confitures, avec une corbeille garnie de quantité de rubans et remplie de six bourses. Le lendemain ou surlendemain de lʼentrée du gouverneur, le corps de ville, assemblé pour le recevoir, sortait de la maison commune, « précédé de lʼhuissier ordinaire avec sa toque de velours, et des six sergents royaux et sergent général avec leurs écharpes, ayant un trompette à la tête » pour se rendre en lʼhôtel du gouverneur. Après lʼavoir salué, il lʼaccompagnait à la maison commune, où le gouverneur prenait séance au bout de la table, « dans un fauteuil dans lequel il y avait un carreau de velours. »

Cʼest ainsi, du moins, que les choses se passèrent le 1er avril 1680, lors de lʼarrivée du comte de Coigny, récemment nommé gouverneur des ville et château de Caen.

On se mettait naturellement en frais lorsquʼil sʼagissait dʼun souverain ou dʼun prince de lʼÉglise, surtout quand le roi, comme il le fit lors de lʼentrée du cardinal de Farnèse, se donnait la peine dʼécrire « par ses lettres missives aux échevins de la ville quʼils eussent à lui faire en icelle réception honorable [33] »

Alors on faisait peindre des emblèmes, des écussons et des tableaux allégoriques quʼon suspendait aux murs de lʼHôtel de Ville, tant du côté de St-Pierre que du côté de la rue St-Jean. Puis, cʼétaient des illuminations et le vin qui, pendant plusieurs heures, coulait abondamment par les fenêtres pour le peuple.

Le 16 janvier 1679, à lʼoccasion de la paix qui venait dʼêtre signée entre le roi de France et le roi dʼEspagne, « pour marquer la joie publique, le beffroi était orné de tapis et dʼun étendard avec plusieurs branches de laurier, dont on sonna la grosse cloche dès 4 heures du matin, et lʼHôtel de Ville, dʼun grand tableau de chaque côté avec plusieurs écussons, éclairés de plusieurs flambeaux, dont lʼun représentait sa M à cheval, couronnée par un ange, foulant aux pieds et terrassant la Guerre, la Discorde et lʼEnvie; et lʼautre, la Paix descendant du ciel en terre, dans un char de triomphe, tiré par des amours, précédé de la Renommée et y apportant lʼabondance. »