L E port de Caen est aussi ancien que la ville. Dès lʼan 1026, il avait assez dʼimportance pour que la dîme des produits de sa douane fût attribuée par Richard II, comme une donation sérieuse, à lʼabbaye de Fécamp. Au temps du duc Guillaume, sa prospérité fut encore augmentée par la conquête de lʼAngleterre, qui amena nécessairement un échange de productions entre la Normandie et le royaume nouvellement conquis.
Jusque-là, les navires nʼavaient eu pour principale station que le cours du Grand-Odon, depuis lʼendroit où cette rivière se jetait dans lʼOrne, cʼest-à-dire vers le point où est actuellement le pont des Abattoirs, jusquʼau pont de Darnetal, appelé plus tard pont St-Pierre.
La première amélioration du port fut entreprise par le duc Robert, fils de Guillaume le Conquérant, vers lʼannée 1104. Après avoir renforcé lʼOdon dʼune branche de lʼOrne, à laquelle la postérité reconnaissante a conservé le nom de canal du duc Robert, le duc fit creuser à lʼOdon un nouveau lit dans la prairie St-Gilles, pour lʼélargir et le rejeter un peu plus haut dans lʼOrne, vers le lieu quʼon appelle encore le rond-point. Grâce à ces travaux, des bâtiments plus forts purent remonter jusquʼau pont St-Pierre.
Ils y vinrent en si grand nombre que, quelque dix ans après cette première amélioration, la vue du mouvement du port excitait lʼadmiration dʼun certain Raoul Tortaire, moine de lʼabbaye de St-Benoît-de-Fleuri (Loiret), qui nous a laissé une curieuse relation en vers latins du voyage quʼil avait fait en Normandie, à une date quʼon peut fixer dʼune manière certaine entre les années 1107 et 1113.
« Le port, dit-il dans son poëme, donne asile à quelques gros vaisseaux que lui envoie la mer, dont les ondes, dans leur flux, suspendent presque entièrement le cours de la rivière. Ce sol, fécond en moissons, ne connaît pas lʼombrage des forêts; la noix gauloise, le raisin, la figue et lʼolive lui manquent; mais lʼîle Britannique lʼenrichit des produits divers du commerce et de ce quʼenfantent les terres baignées par la mer dʼOccident. »
Ébloui et tenté par le nombre et lʼéclat des étoffes de laine de diverses couleurs, des tissus de lin dʼune rare finesse, des soies moelleuses à trame serrée, et des autres marchandises quʼon débarque sur le quai, le bon moine sʼécrie naïvement: « A la vue de tant de richesses apportées des pays les plus divers par des hommes, dont les vêtements sont si disparates, je me sens tout agité et horriblement malheureux de ne pas avoir dʼargent! ».
Ces brillants produits de lʼOrient, qui faisaient regretter au bon religieux ses vœux de pauvreté, étaient échangés contre le blé, lʼorge, le hareng salé qui servait à lʼapprovisionnement des places fortes, et aussi contre les pierres à bâtir tirées des carrières de Vaucelles et de St-Julien.
Au XIIIe siècle, lʼaffluence des « navires chargés de toute sorte de marchandises » est encore affirmée en vers latins, par Guillaume Le Breton [36], historiographe de Philippe Auguste. Mais le mouvement du port dut singulièrement se ralentir pendant les malheurs de la guerre de Cent-Ans, les troubles de la Ligue du bien public et les dévastations des guerres de religion. Durant cette longue période de désastres, aucune amélioration nouvelle ne fut, on le comprend, apportée à la situation du port.
Cependant, il en eût exigé dʼurgentes; car, tandis que le pays commençait à se débarrasser de ses ennemis, le port de Caen subissait un autre genre dʼinvasion qui devait compromettre sa fortune et le menacer dʼune ruine prochaine. Lʼhistoire du port, à partir du XVIe siècle, ne se compose guère, en effet, que de la relation des envasements successifs de lʼOrne, des projets quʼon proposa et des travaux qui furent tentés pour remédier à cet état périlleux pour la navigation. Ces envasements redoutables tenaient à la nature des terrains où lʼOrne sʼétait creusé son lit capricieux. Le sol des prairies de Caen jusquʼà la mer nʼest, en effet, que le produit des matières que lʼeau de la rivière et le flux des marées avaient successivement déposées dans lʼancienne baie. Des fouilles, exécutées à la fin du XVIIIe siècle pour creuser le nouveau canal de lʼOrne, ont donné lieu à des découvertes qui sembleraient prouver que cette alluvion ne sʼest pas accomplie avec la lenteur que met habituellement la nature dans son patient travail des siècles. Telle est, du moins, lʼopinion dʼun observateur du temps, qui pense que le sol de lʼancienne baie de Caen se serait exhaussé de 6 mètres environ depuis la fin du IIe siècle de notre ère [37]. On comprendra aisément, après cette explication, que dans un terrain si mobile, composé de tangue, de coquilles, de sable et de bois pourris, le double mouvement des eaux de la rivière et du flux de la mer ait formé dans le lit de lʼOrne, dʼailleurs trop sinueux, les atterrissements qui ont fait, jusquʼà nos jours, le désespoir des navigateurs. Les plaintes répétées des marins et des négociants de Caen qui réclamaient des travaux dʼamélioration, les fins de non-recevoir des maire et échevins de la ville, qui approuvaient les lamentations de leurs administrés sans pouvoir cependant trouver dans leur caisse vide les moyens efficaces de les consoler, les nombreux projets et plans proposés, tant par des particuliers que par des ingénieurs, pour porter remède au mal, la mauvaise volonté du Gouvernement qui, la plupart du temps, faisait la sourde oreille, quelques commencements dʼexécution, trop souvent interrompus par la guerre ou par le manque de fonds, formeraient un chapitre intéressant de lʼhistoire administrative du temps. Nous allons essayer de lʼécrire.