La seconde amélioration qui fut apportée à la rivière dʼOrne, depuis les travaux du duc Robert, date du règne de François Ier. Profitant de la présence du grand sénéchal, lieutenant du Roy dans la ville, les officiers et gouverneurs de Caen « luy firent entendre, dit M. de Bras [38], que la rivière dʼOurne, qui flue par ceste ville, estoit fort sineuse et tortue depuis le havre dʼOistreham jusques en ceste ville, et que les navires qui flottoyent par icelle estoyent fort retardez, et les matelos en peine dʼattendre le changement de vent et marée, devant quʼils abordassent les quaiz de ceste ville qui estoit une grande incommodité pour les marchands. Toutefois quʼil y avoit un endroit en la prairie, au bas du hamel de Longueval, lequel nʼestoit pas de grande longueur, et que si lʼon y faisait une tranchée on abrégeroit le cours de la rivière de plus dʼune grande lieuë, et que cʼestoit lʼendroit auquel les navires commençaient dʼalonger leur chemin et en peine dʼattendre changement de vent ou marée. Ayant ledict seigneur entendu ces remontrances, il sʼy transporte et gens experts et maritimes, et ayant trouvé par leur advis que une trenchée se pouvait aisément faire en cest endroit, et que elle estoit bien nécessaire pour la commodité des habitans et marchands forains, il en fut fait faire un devis. »
Le Roi autorisa le travail par des lettres patentes du 4 mai 1531, et un canal, long de 640 toises, fut achevé avec un plein succès au mois dʼoctobre de la même année. Le 29 juin 1564, le trésorier général de Caen proposa au conseil de la commune un ingénieur « nommé le capitaine Foullon, lequel pourrait entreprendre faire la rivière dʼOrne navigable... » Ce nʼétaient pas les ingénieurs qui manquaient, mais les fonds; et la ville refusa.
Il y avait décidément abondance dʼingénieurs sur la place; car, sous le règne de Henri III, le 26 mars 1580, le lieutenant général François dʼO écrit aux échevins quʼil leur envoie un nommé Louis de Foix, ingénieur expérimenté qui a conduit les travaux du havre de Bayonne, pour voir sʼil serait possible de créer un port à Caen, et, si cela nʼétait pas praticable à Caen, de visiter le littoral pour choisir un autre emplacement.
Les échevins répondent (30 mars) que, dʼaprès lʼavis du sr de Foix, « il se pourra faire commodément en cette d. ville un des plus beaux havres de France... et quʼil sera trop mieux pour le bien et utilité de tout le pays en cette d. ville que en nul autre lieu de votre Gouvernement. »
Mais entre lʼacceptation dʼun projet, dont une ville doit tirer avantage, et le paiement des dépenses quʼil entraînera, il y a plus loin quʼentre la coupe et les lèvres. Dès le 4 avril, cʼest-à-dire quatre jours après leur lettre de remercîment à M. dʼO, les échevins envoient au gouverneur de Caen un délégué chargé de lui dire, entre autres choses, que « lʼentreprise de faire un havre en lad. ville est œuvre royale, et digne dʼun grand roi tel que le nôtre et non par des habitans de lad. ville et gens du pays, pour la pauvreté et peu de moyens dʼicelui. »
Nous ne savons si les échevins fondaient de grandes espérances sur lʼefficacité de ces flatteries, et sʼils pensaient obtenir à si peu de frais la réalisation des vœux quʼils formaient pour lʼétablissement dʼun port. Toutefois, ils crurent nécessaire dʼajouter à leurs injonctions verbales des recommandations écrites, que nous trouvons dans une lettre du 29 avril.
« Pour le fait du havre, disaient-ils à M. dʼO, nous vous supplions, si cʼest votre plaisir, que la confection dud. havre vint de la volonté et mouvement du Roi, plutôt que nous baillassions requête par écrit, car nous craindrions que, le port étant commencé à notre requête, sʼil advenait que les États ne consentissent faire la levée des deniers et quʼil ne plût à Sa Mté les faire lever, quʼon ne nous contraignît à le faire achever à nos dépens, chose à quoi toute la ville ne pourrait satisfaire, comme étant chose hors notre pouvoir, sans lʼassurance que nous avons de la bonne volonté que portez à cette votre ville et à tout le pays. »
Les échevins avaient une si grande confiance dans la bonne volonté des représentants du pouvoir central, quʼils nʼosaient accepter leurs bienfaits que sous bénéfice dʼinventaire. La lettre que leur répondit, à ce sujet, M. dʼO montrera si leur défiance était justifiée.
« Messieurs, leur répondit le lieutenant du Roi, après avoir trempé sa plume dans une encre légèrement mélangée de vinaigre, jʼai vu par votre lettre les doutes que vous faites dʼacheminer la construction du havre et vous trouve tellement refroidis que je connais assez que vous nʼen avez guère envie; mais, ne lʼayant désiré que pour votre bien et de toute la patrie, si vous ne vous en souciez guère, je mʼen veux encore moins mettre en peine et ne vous en parlerai plus à lʼavenir. »
La mauvaise humeur souligne chaque mot de cette réponse. On y voit le dépit quʼéprouve un fonctionnaire qui nʼeût pas été fâché dʼoffrir au Roi un nouveau port, créé aux frais dʼune population que ruinaient les taxes de guerre. Mais les échevins de Caen devinèrent le but quʼon poursuivait et, avec toute la politesse imaginable, ils surent faire à leur gouverneur lʼapplication du vieux dicton qui dit: « A Normand Normand et demi. »