Comme le manque dʼargent empêchait les échevins de Caen de lutter contre lʼenvasement de leur rivière, ils eurent tout le loisir de défendre celle-ci contre un autre genre dʼennemi quʼils signalèrent à M. de Joyeuse, amiral de France, dans une curieuse requête du mois dʼavril 1584. « Comme ainsi soit que depuis quatre à cinq ans, le sieur de Saint-Victor, votre lieutenant au siége dʼOuistreham, ait entrepris de visiter et arrêter les navires partant de cette ville ou arrivant en icelle, chose non jamais auparavant accoutumée ni pratiquée en cette ville, ni en autres ports ou rivières de ce royaume, étant chose suffisante dʼêtre visités et les rapports être faits au lieu où la marchandise est descendue et le certificat sʼadresse davantage, les pilotes qui étaient volontaires et en grand nombre, desquels, lorsquʼils voyaient un navire à la mer, allaient au-devant pour le piloter à lʼentrée et amont la rivière, ont été par lui réduits au nombre de quatre, auxquels seuls il permet de piloter, lesquels exigent par ce moyen quatre fois plus quʼil nʼétait accoutumé, et leur a défendu de piloter lesd. navires jusquʼà ce que lui soient allé demander congé dʼentrer, qui contraint lesd. matelots descendre leur esquif ou petit bateau pour, étant à terre, aller trouver le sieur de Saint-Victor, qui se tient près dʼune lieue loin de lad. embouchure, lui demander pilote et congé dʼentrer et porter leurs certificats et chartes parties, dont est arrivé la perte de quatre ou cinq navires, depuis led. temps, lesquels, faute dʼêtre secourus desd. pilotes et battus de mauvais temps ont été péris davantage, fait ordinairement, prenant excuse de visiter lesd. navires et de voir leurs certificats, soit en entrant ou en sortant de lad. rivière, perdre une marée ou deux et la fait amortir, qui leur cause perdre quinze jours de temps, jusquʼà ce que la mer revienne pleine, et a tellement ennuyé et fâché lesd. matelots que, pour les travaux quʼon leur donne aud. lieu dʼOuistreham, ils ont enchéri le fret aud. supplians de plus des deux parts. Il a aussi pour les choses susdites fait cesser le trafic des marchands forains et spécialement des Anglais, lesquels ordinairement apportant aud. Caen des draps, cristaux et des cuirs, remportent des toiles de cette ville, un des grands commerces dʼicelle, à présent totalement anéanti, chose grandement préjudiciable au public....... A ces causes il vous plaise ordonner quʼil sera fait défenses au sieur de Saint-Victor dʼarrêter ni visiter lesd. navires ayant chargé aud. Caen, ni ceux qui y apportent marchandise et desquels les certificats sʼadressent en cette ville ainsi que la visitation en sera faite par vos officiers en icelle, afin quʼon y puisse voir renaître le commerce et trafic... »

Tout en essayant de se défendre contre ces sangsues administratives des marais dʼOuistreham, qui suçaient le plus clair des revenus de leur commerce maritime, les échevins de Caen faisaient dʼhonorables mais infructueuses tentatives pour lutter contre lʼenvasement de leur rivière. Ils avaient, en titre dʼoffice, un épureur ou esperreur de lʼOrne, chargé du nettoyage de la rivière. Malheureusement, à lʼimperfection des moyens mécaniques dont disposait cet honorable fonctionnaire, se joignait encore une négligence, qui a laissé sa trace dans une délibération du Conseil du 25 mai 1612. « Plusieurs marchands et maîtres de navires, trafiquant en cette ville, se plaignent que, dans le cours de la rivière, les navires et bateaux y abordants sont en péril et danger, à raison que dans le canal de lad. rivière y a plusieurs grosses pierres contre lesquelles les navires et bateaux peuvent heurter et entrer en danger dʼêtre brisés, requérant que lʼesperreur commis pour curer lad. rivière soit approché. »

Malgré les plaintes incessantes des marins, le port resta un siècle environ dans cet état déplorable sans quʼon fît de tentatives sérieuses pour y remédier. Caen eut enfin la bonne fortune de recevoir la visite du grand ingénieur Vauban, que Colbert avait chargé dʼétudier toutes les côtes de France. « Voyant la rade de Colleville placée très-avantageusement au voisinage de lʼOrne, dit M. Boreux [39], Vauban comprit que lʼon pouvait tirer très-bon parti de cette situation. Il projeta donc de faire un port dʼasile dans la rade, dʼy faire déboucher lʼOrne, de redresser le cours de la rivière entre Caen et les carrières de Ranville et de rendre navigable sa partie supérieure jusquʼà Argentan, comme on en avait eu lʼidée à diverses reprises depuis le règne de Charles VII jusquʼà celui de Louis XIII. »

Dʼaprès le témoignage de Vauban, Colbert fit expédier, le 6 mai 1679, des lettres-patentes qui autorisaient lʼexécution des travaux indiqués par le célèbre ingénieur. On commença par faire un redressement de lʼOrne sur 1,140 toises de longueur, entre les carrières de Ranville et les moulins de Clopée; cʼest dans ce même intervalle que, cent cinquante ans auparavant, on avait fait le redressement de Longueval. Les ouvrages devaient être continués sans interruption, mais la mort de Colbert vint malheureusement tout suspendre.

Lʼamélioration dʼune partie de la rivière nʼinfluant en rien sur le reste de son cours vers la mer ni sur son embouchure, toutes les difficultés, tous les dangers y demeuraient les mêmes, et le mal sʼaccrut de telle sorte que, sur la fin de lʼannée 1731, on se vit dans la nécessité de faire à ce sujet des démarches pressantes auprès de lʼintendant; mais elles nʼeurent aucune suite.

Cependant la situation du port devenait si périlleuse pour la navigation que le Gouvernement lui-même sʼen émut. Le comte de Maurepas, ministre de la marine, recommanda à lʼintendant de Caen de prendre des mesures pour obliger la ville à enlever les vases et les pierres qui menaçaient de rendre le quai impraticable. Le maire et les échevins répondirent que la ville nʼétait point en état de faire une si grosse dépense. « Tout son revenu, disaient-ils en novembre 1735, qui est de 84,093 livres 10 sous par an, est de 1,537 livres, 17 sous, 4 deniers au-dessous de ses charges annuelles. On ne peut aggraver, par une nouvelle taxe, la situation déjà bien triste des habitants dʼune ville dont le commerce est ruiné. »

Trop préoccupées dʼaligner les chiffres de leur budget, les administrations ont généralement la vue courte et nʼaperçoivent pas, par-dessus leur comptabilité, les avantages sérieux que lʼavenir accorde à ceux qui ont le courage de tenter lʼinconnu. Quelque précaire que fût lʼétat des finances de la ville, les échevins auraient dû tenir compte des vœux de leurs concitoyens. Lʼextrême prudence nʼest pas la vraie sagesse; et il est des occasions où il faut savoir oser. Lʼinitiative privée eut heureusement lʼaudace qui manquait à une administration trop économe. Un bon citoyen, littérateur, poète et savant, qui avait déjà dépensé généreusement des sommes considérables en exécutant des plans relatifs à un projet de canalisation de lʼOrne, M. François-Richard de La Londe, sut communiquer son ardeur patriotique à ses concitoyens. Bientôt, en 1740, une assemblée de notables de la ville et généralité de Caen le chargea de présenter, en leur nom, au contrôleur général, un mémoire où M. de La Londe demandait lʼétablissement dʼun port de refuge à Ouistreham et la canalisation de lʼOrne depuis Argentan jusquʼà la mer. Le projet fut accueilli favorablement, mais la guerre qui survint mit obstacle à son exécution.

Lʼimpulsion était donnée, et de nouveaux mémoires se produisirent en 1747. Enfin, en 1748, après la signature de la paix, M. de La Londe adressa une nouvelle étude au comte de Maurepas. Le ministre daigna la prendre en considération et chargea M. Duhamel, membre de lʼAcadémie des Sciences, de se transporter sur les lieux pour examiner le cours de lʼOrne et donner son avis. Le savant minéralogiste vint à Caen et accomplit sa mission avec un soin scrupuleux. Cependant, malgré son avis favorable, lʼexécution des travaux fut encore une fois différée. Un aveu inédit du consciencieux académicien donne lʼexplication de ce retard. Dans une lettre à M. de La Briffe, du 5 septembre 1748, M. Duhamel, après avoir rappelé avec reconnaissance lʼaccueil quʼil a reçu à Caen, déclare quʼil nʼa pu encore parler dʼaffaires à Versailles. « La cour est si ambulante, dit-il, et si occupée des plaisirs que Madame la Marquise ne cesse dʼimaginer, que tout le travail est remis... » Ainsi, les négociants de Caen, menacés dans leurs intérêts commerciaux, et les marins, dans leur existence même, par les périls de la navigation, durent attendre que Mme de Pompadour eût suffisamment assuré sa faveur en organisant des fêtes destinées à distraire un monarque ennuyé.

Laissant la cour sʼamuser, M. Duhamel nʼattendit pas ses encouragements pour se mettre à lʼétude, et il écrivit son mémoire sur le rétablissement dʼun port à lʼentrée de la rivière dʼOrne. Peine inutile! Comme la favorite avait, dʼun coup dʼéventail, brisé la carrière du contrôleur général Orry, dont les économies ne pouvaient sʼaccorder avec sa manière de comprendre la direction des finances, Machault, sa créature, qui paya sa bienvenue aux affaires en faisant accorder à la marquise une pension de 200,000 livres, anéantit dʼun trait de plume les espérances que fondaient les habitants de Caen sur le projet si sérieusement étudié par M. Duhamel. Un M. de Caux, ingénieur, fut chargé de préparer un autre mémoire, qui reçut naturellement lʼapprobation du nouveau contrôleur général.

Tandis que ces intrigues de palais laissaient en suspens des travaux dont lʼurgence était évidente, à Caen, le patriotisme de M. de La Londe veillait sur les intérêts de la cité. Une tempête épouvantable qui, vers la fin de 1749, faillit emporter les dunes de Sallenelles et menaça dʼenvahir une grande partie de la riche vallée du Pays-dʼAuge, vint apporter au zélé citoyen lʼutile collaboration de la peur. Les intérêts alarmés demandèrent lʼavis dʼune commission, qui consulta elle-même M. de La Londe. Celui-ci, profitant de lʼépouvante générale, dirigea cette force aveugle avec assez dʼart pour en faire un instrument de progrès. Grâce à sa patriotique dissimulation, il sut faire sortir dʼun malheur lʼexécution des grands travaux quʼil nʼavait pu obtenir, en des temps plus calmes, de lʼexamen dʼun plan sagement médité. Il déclara, en effet, et fit admettre par lʼopinion que le seul moyen de prévenir le désastre quʼon redoutait serait de transporter, au moyen dʼun canal, lʼembouchure de lʼOrne à Colleville, où lʼon pourrait, par la suite, creuser un port excellent. Ce vaste projet fut mal accueilli en haut lieu. La cour de Versailles, avide dʼéconomies pour les autres, fit répondre par la bouche de son ingénieur quʼune digue de pierres, de terre et de bois suffirait pour garantir la côte menacée.