Malgré cette déception, M. de La Londe, qui ne voulait pas renoncer à ses espérances, accepta la direction des travaux. A peine construite, la digue fut détruite par la mer, et cependant le danger quʼon avait prétendu conjurer par là ne se réalisa pas. Alors M. de La Londe se retira, renonçant à jouer plus longtemps un rôle dans cette comédie de la peur, quʼil nʼavait imaginée quʼafin de lui donner pour dénouement la réalisation de ses vœux patriotiques. Quant au véritable auteur du désastre, M. de Caux, lʼingénieur en chef, il sʼen lava les mains. Dans une lettre du 14 mai 1751, il déclarait dʼun cœur léger quʼil avait toujours considéré et annoncé le travail en cours dʼexécution comme un palliatif provisoire; que le parti le plus sûr était dʼouvrir le canal proposé, pour donner une autre embouchure à lʼOrne. Malgré cette tentative dʼapologie, lʼopinion publique sut faire la part des responsabilités. A son arrivée à Caen, le nouvel intendant, M. de Fontette, mis au courant de la situation par les plaintes des habitants, crut quʼil était pressé de donner un successeur à M. de Caux. Il proposa de consulter, au sujet des travaux à exécuter, M. Lecloustier, ingénieur en chef à Dieppe. Quelque temps après, le 23 janvier 1753, M. Trudaine, directeur des ponts et chaussées, mandait à lʼintendant de Caen que le garde des sceaux avait pris le parti dʼenvoyer sur les lieux M. Lecloustier, dès que la saison le permettrait. On ne pouvait faire un choix plus malheureux.
M. Lecloustier avait une réputation dʼhabileté méritée; mais ses intérêts personnels le retenaient à Dieppe. Sʼil ne refusa pas absolument le travail quʼon lui proposait, il employa mille subterfuges et délais pour en retarder lʼexécution. Caractère indépendant, fantasque, bourru, il se retrancha derrière sa position acquise, pour lancer de là, dans une correspondance verbeuse et parfois spirituelle, mille traits acérés contre les abus de lʼadministration du temps. Son humeur frondeuse sʼattaquait hardiment à tout et semblait rechercher, dans une prolixité voulue, le moyen de lasser ses supérieurs et dʼéterniser la résistance. Rien de plus curieux que les lettres de cette sorte dʼingénieur malgré lui. Cʼest une bonne fortune de les rencontrer sur son chemin; car on y trouve, à côté dʼune critique amusante, les détails les plus circonstanciés sur les travaux des ponts et chaussées vers le milieu du XVIIIe siècle.
Une première lettre, du mois de mai 1753, adressée probablement à lʼintendant de Caen, débute ainsi:
« Monsieur, je reçois aujourdʼhui la lettre que vous mʼavez fait lʼhonneur de mʼécrire et jʼai celui dʼy répondre tout à lʼheure.
« Lʼamitié, permettez-moi ce précieux et rare terme, lʼamitié, dis-je, que je vous ai vouée, me forcera toujours à vous parler à cœur ouvert et sans adulation pour mériter la vôtre, et si jʼy parviens, etc., attendez-vous, sʼil vous plaît, à ne me jamais trouver dʼhumeur à la laisser échapper. Lʼon sait à mon âge, ou du moins on doit savoir quʼun bien si difficile à acquérir échappe des mains lorsquʼon en a le moins dʼenvie et cela presque toujours; un soupçon, un rapport faux, un jugement précipité, une défiance sont suisses qui assiégent votre antichambre, Messieurs, habillent la probité et la franchise de deuil. La jalousie, lʼenvie, la critique, les si, mais, car, parce que, etc., viennent à lʼappui, et le fil casse par lʼendroit le plus faible. Les réflexions de Sosie dans lʼAmphytryon ne me sont jamais sorties de lʼesprit lorsque, la lanterne en main dans son début, il sʼapostrophe lui-même. Toutes ces images, dis-je, doivent nous guider dans le labyrinthe du cœur humain, avec le fil dʼAriane: Fac bonum et declina a malo. Sur ce principe donc, Monsieur, et avec la connaissance que jʼai de votre excellent caractère, je vais prendre la liberté de vous parler tout naturellement... »
Puis après avoir parlé, avec autant de concision que de légèreté, des travaux à exécuter tant à Sallenelles que dans la ville de Caen, M. Lecloustier termine brusquement sa lettre par lʼétrange conclusion qui suit:
« Voilà, Monsieur, en bref ce que je ferais pour mon bien propre en quatre ou cinq ans de temps. Il vous sera bien glorieux, soit dit sans compliment, dʼavoir donné jour à la conservation du Pays-dʼAuge et à la commodité de votre navigation qui, en dépit des vents de nord-ouest, sera permanente si vous avez pris garde à la manière dont les pierres sèches sont arrangées. Mais je commencerais à exterminer tous les lapins qui culbutent les dunes et désolent les bonnes terres par leurs brigandages. Cet article sera le plus difficile, parce que ce bétail appartient à gros seigneurs qui nʼont mie cure des pauvres. »
On voit que M. Lecloustier avait un tempérament dʼopposition singulièrement hardi pour lʼépoque. Sa brusquerie, réelle ou jouée, dut probablement servir dʼexcuse à ses audaces de plume. On sʼétonnera toutefois que ses chefs aient pris si longtemps au sérieux un ingénieur qui, dans une « lettre dʼaffaires », semblait demander comme un travail préparatoire à la construction dʼune digue, lʼextermination des lapins qui peuplaient les dunes du voisinage.
Cependant, à la date du 26 juillet 1753, le directeur des ponts et chaussées, M. Trudaine, écrit à lʼintendant de Caen quʼil faut avant tout faire un bon devis, bien détaillé, accompagné dʼune estimation. Et il ajoute: « Je crois M. Lecloustier très-propre à le bien faire; mais il passe pour nʼêtre pas aisé à manier, surtout pour ce qui concerne son intérêt personnel. »
Lʼintendant communiqua-t-il cette lettre à M. Lecloustier, ou se fit-il du moins, auprès de lui, lʼécho des appréhensions que le directeur des ponts et chaussées manifestait au sujet du caractère de lʼingénieur de Dieppe? On peut le croire; car, dès le 11 août 1753, lʼingénieur bourru prit sa bonne plume de combat et écrivit une lettre dans laquelle il expliquait les causes légitimes de son irritation. Cette lettre est à citer tout entière; on y trouve une description colorée des petites misères de la vie des ponts et chaussées à cette époque [40].