« A Dieppe, le 11 août 1753,
« Monsieur,
« Jʼai reçu la lettre que vous mʼavez fait lʼhonneur de mʼécrire le 8 de ce mois, par laquelle vous me faites celui de me marquer que le Ministre vous charge, Monsieur, de lʼinformer si je voudrais bien faire un devis bien exact des ouvrages à faire à la rivière de Caen et quelles sont à peu près mes idées sur la récompense que je crois devoir attendre du Roi. Je suis bien persuadé, Monsieur, que si lʼon voulait sʼen rapporter à vous, vous arrangeriez les choses en ministre généreux, en vrai Colbert, et que nous ne marchanderions pas. Mais aujourdʼhui, Monsieur, nous voyons renaître le temps du bon Juvénal, qui disait avec le fiel que vous lui connaissez: Probitas laudatur et alget, aujourdʼhui, dis-je, ce trop vrai bon mot, que jʼavais oublié depuis mes classes, mʼest revenu en mémoire par la triste expérience que jʼai faite de son application. Or, écoutez donc mon histoire, Monsieur, sʼil vous plaît. Elle mériterait dʼêtre mise en vers sur lʼair des Pendus, car elle est assez tragique pour ma pauvre famille. Et, en effet, je nʼai jamais dû mʼattendre à un sort communément heureux, étant né le vendredi immédiatement après dîner, Saturne et Mercure en conjonction, le soleil éclipsé de onze doigts, et la lune, qui luit pour tant dʼautres couleur dʼargent, était pour lors comme couverte dʼun sac de poil noir. Ce langage, Monsieur, connu des adeptes seulement, vous doit paraître extravagant; je nʼen suis pas surpris. Mais souvenez-vous que... sapientis est desipere in loco.
« Il y a quatre ou cinq ans, Monsieur, que la navigation de la Somme étant interrompue dans Abbeville pour communiquer à Amiens, quelques ingénieurs des ponts et chaussées avaient insinué à M. Chauvelin un beau et superbe canal à demi-lieue hors de la ville, mais ce canal avec les écluses pouvait aller à quelques millions; la Cour voulut savoir sʼil nʼy avait pas de remède moins violent. M. de Regemorte, qui aime ma famille, me proposa, en vue sûrement de me faire du bien. Je reçus donc ordre dʼexaminer; et, sur mon rapport, on jugea quʼoutre la dépense inutile et exorbitante, il résultait du projet une désertion totale de la ville, comme il arriverait à Caen, Monsieur, si le projet de Colleville avait jamais lieu. Je remarquai donc quʼil nʼétait question que de curer lʼancien bras de la Somme dans la ville, assez bas sous un pont de pierre pour que les barques pussent y passer de mer basse, afin que de mer haute lʼarche de ce pont ne leur servît plus dʼobstacle étant une fois passées, car il arrivait, Monsieur, que ces barques, attendant la marée pour passer sous ce pont, se trouvaient souvent prises sous la voûte et sʼy écrasaient. On suivit mon avis, par ordre du Conseil; mais comme je nʼavais pas barbouillé beaucoup de papier, ni fait un projet à millions, tout lʼouvrage sʼest fait sans quʼil ait été seulement fait mémoire du pauvre saint, et jʼen fus pour mes frais avec une chute de cheval qui faillit à me tordre le cou. Ce quʼil y eut encore de singulier à cet ouvrage ou curement, est quʼil fut dirigé et conduit par Messieurs de ville, qui, pour aller plus vite (en dépense apparemment), employèrent six cents travailleurs où il nʼen pouvait tenir à lʼaise que cent cinquante au plus; tout le reste devint spectateur bénévole. – Fin de mon premier point.
« 2e POINT.
« Lʼannée ensuite, me promenant dans mon jardin, à Fécamp où jʼétais pour lors en résidence, je vis arriver un cavalier de la maréchaussée qui mʼannonça un arrêt du Conseil qui me nommait pour concilier le débat entre MM. Bayeux et Le Barbier, des ponts et chaussées, sur le projet de la conservation du territoire de Cayeux, proche le bourg dʼAult. Leurs projets étaient joints à lʼarrêt du Conseil qui mʼenjoignait de dire mon avis et faire les dessins nécessaires si je trouvais les autres défectueux. Je fis le voyage et examinai le terrain. Mon mémoire fit connaître les défauts des autres projets qui étaient très-bien dessinés et montaient à plus de 80,000 livres chacun. On tailladait le pays par grands canaux inutiles avec des têtes dʼécluse dans la mer. Bref, je donnai le projet dʼun aqueduc comme on les pratique en Flandre; lʼadjudication sʼen passe; elle est agréée du Conseil, lʼouvrage qui consistait tout en pilotis de chêne est fait par lʼentrepreneur pour 39,000 livres. M. Chauvelin quitte lʼintendance dʼAmiens et va à Paris. M. dʼAligre lui succède. Lʼentrepreneur, lʼouvrage fait, est renvoyé comme un vilain après lui avoir retenu 14,800 livres. Cet homme écrasé quʼon avait obligé déjà de payer les honoraires de MM. Bayeux et Le Barbier, et chargé aussi de payer le mien, est devenu insolvable et jʼen ai été pour mes peines, et nʼai pas été exempt des plaisanteries de M. dʼAligre que je ne connus oncques. Si lʼon viole donc aujourdʼhui, Monsieur, le droit des gens avec autant de despotisme que M. dʼAligre le fait, qui est-ce qui sera assez hardi pour avoir à démêler vis-à-vis les intendants? Dʼailleurs, Monsieur, ma profession est pour les fortifications. Je suis attaché aux ministres de la guerre et de la marine qui mʼont noblement récompensé lorsquʼils mʼont chargé de commissions particulières. Ils ont été contents et nʼont point cherché, comme M. dʼAligre, de ces petits alibis pour chagriner (besogne faite) entrepreneurs, et se moquer mal à propos dʼun pauvre diable dʼingénieur quʼon ne peut taxer dʼavoir mis la main à la pâte, puisquʼil nʼa fait aucuns toisés, le bureau des ponts et chaussées ayant nommé pour la conduire un sieur Le Tellier, qui a failli à faire échouer lʼouvrage par son indétermination et son insuffisance aux travaux de mer.
« Quoiquʼintendant vous-même, Monsieur, je présume de votre excellent caractère que vous voudrez bien, pour un moment, descendre à ma place. Ayant été échaudé deux bonnes fois, vous exposeriez-vous à la troisième? Et ne vaut-il pas mieux manger du pain noir en paix auprès de ses lares et pénates que de courir après le vent? Vous me parlez, Monsieur, du ministre sans le nommer; je prends donc la liberté de vous dire que si je me charge du détail de la construction des ouvrages à faire tant à la rivière quʼà son embouchure, pont tournant, clapets, etc., je ne désire avoir affaire à dʼautres ministres quʼà M. Trudaine. Je connais son mérite et son humanité; je ne veux dʼautres juges pour mes honoraires que vous, Monsieur, et MM. De Regemorte. Je suis bien certain par ma bonne conduite et économie sauver sur les ouvrages la récompense dʼun honnête homme. Informez-vous, Monsieur, de lʼadministration des fonds destinés pour les fontaines du Havre que jʼy fis faire, il y a huit ou dix ans. Les misérables qui se présentaient pour lʼentreprise faisaient monter la livre de mastic à 20 sols; je la fis faire devant moi pour 6 sols, et la livre de soudure à 37 sols fut faite dans la cour de lʼHôtel de Ville pour 13 sols. Je sauvai plus de mille louis à cette administration.
« Le projet que vous a donné M. de Regemorte est le seul raisonnable, durable par sa construction, et le seul capable de faire lʼeffet quʼon en doit attendre. On peut le pousser aussi loin et aussi peu quʼil conviendra, sans avaries aucunes (notez bien ceci) toutes pierres et de tous échantillons seront bonnes étant essemillées comme il convient. En un mot, ce ne sont point ici des fagots quʼon vous donne, ce nʼest point un palliatif. Prenez-y bien garde, Monsieur; ceux qui ont ajusté une pièce à vos dunes ont-ils marchandé? Voulez-vous que je marchande aussi? Faites donc comparaison, Monsieur, non-seulement de la besogne, mais de son âme, cʼest-à-dire de ce qui en résultera. En un mot, Monsieur, je suis à M. de Trudaine, à vous, à M. de Regemorte, mais parbleu! que dʼautres nʼy mettent pas le nez, car je trousse mon sac et mes quilles et je mʼen vas tout droit devant moi. »
Sans tenir compte de la mauvaise humeur qui perce à chaque ligne dans cette lettre, lʼintendant de Caen, M. de Fontette, écrivit, le 28 novembre 1753, au ministre dʼArgenson pour le prier dʼautoriser M. Lecloustier à venir à Caen, afin dʼy commencer lʼétude des travaux à exécuter sur lʼOrne. Cette insistance, qui faisait honneur aux talents de M. Lecloustier, mais le menaçait dans sa tranquillité, détermina lʼingénieur malgré lui à indiquer de loin des mesures dʼadministration à prendre, en attendant la saison des études sur le terrain. Se voyant, malgré cela, sur le point dʼêtre arraché du milieu qui lui plaisait, il imagina, pour obtenir un nouveau répit, le prétexte dʼune maladie. Cʼest du moins ce qui ressort dʼune lettre du ministre dʼArgenson, « qui autorise M. Lecloustier à venir à Caen dès que la saison et sa santé le lui permettront. »
Pressé de nouveau, M. Lecloustier se décide enfin à rédiger un « Devis et mémoire pour servir au percement du nouveau canal, projeté pour diriger en lignes droites la navigation de Caen sur la rivière dʼOrne. » Aussitôt, de lʼintendance de Caen arrivent des objections contre ce projet. Cʼétait probablement ce que souhaitait lʼingénieur, forcé dans ses derniers retranchements. Après avoir combattu vivement dans sa correspondance, comme suggérées par des ignorants, les critiques et les vues nouvelles que lui adresse lʼintendant, il décline avec ironie, dans une dernière lettre, la paternité du projet dont il a signé le devis.