« Monsieur,

« Jʼai reçu ici la lettre que vous mʼavez fait lʼhonneur de mʼécrire le 2, par laquelle vous me faites celui de me mander que les fonds ne sont pas encore accordés pour lʼexécution de mon devis.

« Je ne suis pas assez rempli de vanité pour me prévaloir dʼun dessein qui est tout vôtre, Monsieur. La gloire vous en est due sans aucun partage. Et sûrement le public me traiterait avec mépris si, après avoir fait éclater ma pensée sur ces ouvrages, jʼavais lʼorgueil de me parer dʼun projet qui nʼest point du tout de mon imagination. Je vous supplie donc, Monsieur, de faire en sorte quʼil ne soit point question de moi. La seule idée que je sois homme à me faire honneur de lʼusage dʼautrui me ferait rougir de honte quand jʼirais dans le pays, où je ne prévois pas heureusement avoir le temps dʼy faire aucun voyage, pour voir la famille de mon épouse. Je dis heureusement, Monsieur, parce quʼil a plu au Roi de me charger dʼun détail dans deux de ses places qui me fait honneur. Cʼest aussi où je dois me renfermer pour ne pas tromper lʼattente de mes supérieurs et jʼai de lʼouvrage pour toute lʼannée. Vous me saurez bon gré, Monsieur, de cette scrupuleuse attention qui, en même temps que je ferai mon devoir, me délivrera des corvées dʼun évêque in partibus. Je suis encore, outre cela, malheureusement dʼun âge fort dangereux et incurable même, à cause des années passées, comme il est dit fort élégamment dans les pronostications Pantagruéliques. »

Cette lettre était datée du 10 mars 1754. Ainsi, on avait perdu deux ans en pourparlers inutiles pour sʼassurer les services dʼun étranger, qui refusait catégoriquement de quitter son poste! La leçon valait bien ce retard sans doute et lʼon sʼadressa à un homme du pays, M. Loguet, ingénieur en chef de la généralité de Caen. Celui-ci sʼempressa de rédiger un devis des travaux à exécuter pour le redressement de lʼOrne; sa bonne volonté fut même appuyée par une adresse dʼun grand nombre de commerçants, qui se plaignaient de lʼétat déplorable de la rivière, où des barques de 60 tonneaux ne pouvaient plus monter jusquʼau quai. Malheureusement, à la même époque, Mme de Pompadour, irritée des sarcasmes de Frédéric II sur la dynastie des cotillons, préparait le traité de Versailles qui devait amener les désastres de la guerre de Sept-Ans. Il fut donc répondu aux habitants de Caen quʼon était désolé de reprendre les fonds destinés aux travaux de leur port, mais quʼon leur promettait de les leur rendre à la paix. Pour les inviter à la patience, M. Trudaine leur envoya un arrêt du Conseil dʼÉtat, du 21 septembre 1756, qui « autorisait les négociants de Caen à faire directement le commerce avec lʼAmérique. » On voit donc que sʼil nʼeût fallu que de lʼeau bénite de cour pour faire monter le niveau de leur rivière, les commerçants et marins de la ville auraient eu mauvaise grâce à murmurer. Ils se turent jusquʼau 4 juillet 1762; mais, à cette date, les marins adressèrent à lʼintendant, M. de Fontette, une supplique dont nous citerons le passage suivant: « Lʼentrée du quai de cette ville, qui commence depuis la tour Massacre jusquʼà la seconde porte du quai, au-dessus de la rue des Carmes, est tellement gâtée par les attérissements que, lors des plus grands flots, il ne sʼy trouve que 4 à 5 pieds dʼeau; quʼà ce moyen, les vaisseaux, qui dans le cours de cette rivière ont déjà souffert des avaries considérables pour la monter, sont obligés de se mettre en décharge au dessous dʼicelui, dans des fonds vaseux et de prairie dont le terrain, pour peu quʼil survienne des pluies, sera défoncé et impraticable... »

Dès le 1er décembre 1762, nouvelle supplique présentée à M. de Fontette par les négociants de la ville. Ils espèrent, disaient-ils, que, la paix approchant, il va être fait des travaux pour remédier au mauvais état de la rivière « qui a rebuté pendant la présente guerre les navires neutres dʼapporter les choses même les plus nécessaires à la vie. »

Malgré la signature de la paix en 1763, on ne parlait pas de rendre les fonds destinés aux travaux du port. Aussi, le 27 juin 1764, les marins adressèrent-ils une nouvelle supplique à lʼintendant de la généralité de Caen. Quelques jours après, le 15 juillet, lʼingénieur en chef, M. Loguet, publiait un mémoire important sur les améliorations à faire au port. Mais lʼimprudent ingénieur, qui voyait que les meilleurs projets venaient se briser contre lʼéternel écueil des coffre-forts vides, eut la fatale prévoyance dʼajouter à ses plans lʼexposition dʼun système de taxes qui eût permis de commencer le travail sans attendre dʼinterminables délais. Pauvre M. Loguet! vouloir secouer le joug de la routine, quand on est attelé au coche administratif! Attendez! Voici un coup de fouet qui vous apprendra, non à avancer comme on pourrait le croire, mais à vous tenir bien tranquille à votre rang! En effet, dans une lettre du 9 décembre 1764, adressée à M. Loguet, le directeur des ponts et chaussées, tout en reconnaissant lʼutilité des travaux projetés, ajoute « quʼil faut attendre les demandes et les propositions des intéressés et que les ingénieurs ne doivent point se mêler des affaires de finances! » Ce nʼétaient pourtant pas les demandes des intéressés qui manquaient. Les habitants de Caen se plaignaient sur tous les tons et à tout instant: le 19 mars 1766, mémoire de M. Viger, lieutenant-général de lʼamirauté de Caen; le 19 juin 1766, doléances des navigateurs qui présentent aux maire et échevins de la ville une liste des sinistres causés par lʼétat de la rivière; le 26 juin 1766, plaintes des habitants au sujet des inondations causées par lʼenvasement de lʼOrne; le 29 mai 1770, procès-verbal des officiers de lʼamirauté, dressé à la requête des commerçants et des marins. Quelques extraits de ce procès-verbal donneront une idée de lʼincroyable état de délabrement du port à cette époque. Voici dʼabord quelle était la situation du quai de débarquement des Carmes:

« Ledit quai, dit le lieutenant-général en lʼamirauté de Caen, est défoncé et coupé de toutes parts par différentes ornières sur toute sa superficie entremêlée de différents amoncellements de terres vaseuses, mêlées de décombres y apportés, lesquels à ce moyen entretiennent des fosses et flanges où lʼeau séjourne au point que les camions et brouettes ne les peuvent franchir et y demeurent souvent coulés jusquʼau moyeu, ce qui cause un retardement et un préjudice onéreux au commerce, tant lors du chargement des cargaisons à bord que lors du déchargement dʼicelles, par la raison quʼelles se trouvent gâtées et couvertes des fanges et boues dudit quai; quʼen outre la pourriture des emballages qui en résulte, la qualité des différentes marchandises se trouve altérée et gâtée et le poids considérablement augmenté, ce qui occasionne aux propriétaires ou consignataires de tomber involontairement dans le cas de contravention aux ordonnances de Sa Majesté sur le fait des traites et cinq grosses fermes, dʼoù il résulte des peines, des soins et toujours des avaries. »

Quant au canal lui-même, lʼauteur du procès-verbal déclare: « que les pierres de revêtissement du quai, loin dʼavoir été entretenues par les officiers municipaux aux termes de lʼordonnance de la marine de 1681, art. 20, tit. Ier, liv. IV, sont dans un état dʼune totale destruction; quʼelles sont tellement endommagées et si peu solides que nous-mêmes, en passant à bord du navire hollandais Joost, capitaine Cornelis Boezaard, aux fins de la visite dʼiceluy, samedi dernier, ce dʼy dresser procès-verbal judicier dʼune partie de sa cargaison, nous avons couru le danger de tomber à lʼeau, partie de ces pierres sʼy trouvant écroulées.

« Nous a pareillement été fait remarquer, tant par le maître de quai que par les capitaines de navires, que lʼéboulement dans le canal des principales pierres dudit revêtissement met les navires qui y sont rangés dans le danger le plus imminent, en ce que, de basse-mer, ils courent risque dʼêtre rompus ou crevés sur ces mêmes pierres, sans pouvoir sʼen garantir ni les éviter, par la raison quʼelles se trouvent mêlées dans un lit de vases molles formant un corps semi-solide dont le canal est rempli et sur lequel les navires restent à sec de morte-eau; quʼil devient urgent pour le commerce dʼen faire procéder au curage, ainsi quʼà la réparation desdites pierres de revêtissement dudit quai sur toute sa longueur. »

On pouvait espérer que lʼadministration aurait des entrailles de père pour cette douleur officielle, émanant des officiers de lʼamirauté. Mais il nʼen fut rien. Les habitants durent recommencer à gémir et, comme le héros pleureur de lʼÉnéide, tendre à tout instant les mains vers le ciel pour lʼapitoyer sur le sort de leur rivière. Le 8 mars 1771, cʼest une supplique de la ville à M. Trudaine, « où lʼon espère que le Roi voudra bien accorder à la ville de Caen, pour les travaux de son port, les mêmes avantages quʼà la ville de Granville pour le sien. » Le 16 avril 1776, cʼest une lettre de lʼintendant lui-même, M. Esmangart, qui mande au directeur des ponts et chaussées que les négociants de Caen ont dû renoncer à faire venir, en 1775, des blés du Nord, parce que des barques, même médiocres, ne peuvent plus remonter la rivière. » Le 25 mars 1777, cʼest une supplique adressée aux maire et échevins par les marins et négociants, qui annoncent que les piétons eux-mêmes ne peuvent plus circuler sur les quais, sans sʼexposer à recevoir des pierres qui tombent des murs en ruine sur les passants.