A ces réclamations viennent en même temps se joindre des mémoires et des rapports, rédigés par des particuliers ou par des ingénieurs qui proposent des moyens de remédier au mal. Peu de temps après la mort de M. Loguet, cet ingénieur qui sʼétait permis dʼavoir des idées sans lʼautorisation de ses chefs, son successeur, M. Viallet, dans une lettre au maire de Caen, du 12 novembre 1766, expose ses vues au sujet des travaux à faire et émet le premier lʼopinion quʼon nʼobtiendrait de résultats sérieux quʼen ouvrant, pour la navigation, un nouveau canal à gauche de lʼOrne, entre Caen et la mer. Enfin parut, le 11 janvier 1778, un mémoire dû au nouvel ingénieur de la généralité de Caen, Armand-Bernardin Lefebvre, qui sʼétait déjà fait connaître par des projets exécutés dans la province de Champagne. Le nouvel ingénieur avait le défaut de vouloir « faire grand », suivant une expression qui devait plus tard devenir historique. Lʼintendant de Caen lui répondit, après avoir examiné ses plans, quʼil ne pouvait présenter son projet au Conseil, parce quʼune dépense de 7,000,000 livres serait inévitablement rejetée. Non sans regrets, comme on peut le voir dans une lettre du 2 juillet 1779, M. Lefebvre se conforma aux ordres absolus de lʼintendant, et soumit ses projets à une réduction, qui dut autant lui coûter quʼelle devait rapporter au budget de la ville et de lʼÉtat.
Grâce à ce sacrifice, M. Lefebvre réussit à faire approuver son projet, et, le 1er juillet 1780, il reçut de lʼintendant lʼordre de commencer les travaux. Il sʼagissait, comme nous lʼindique un devis du 1er juillet 1781, de « creuser et redresser les différents canaux le long des murs et aux abords de Caen, entre cette ville et la mer, jusquʼau dessous du moulin et du hameau de Clopée, près le pont de Tournebrousse. » La masse de terres, déplacée à cette occasion, sur une longueur de 2 kilomètres entre Caen et Clopée, a formé depuis la promenade du Cours Caffarelli. Comme un tel travail exigeait de nombreux ateliers, lʼintendant de Caen prit ses arrangements avec les chefs du régiment du Roi pour lʼemploi des soldats. Mais, à côté des grosses difficultés de lʼentreprise, naissaient spontanément mille petites misères qui retardaient les travaux. Un jour, ce sont des hostilités avec la régie au sujet des boissons fournies aux soldats qui creusent le canal; une autre fois, cʼest un fermier qui demande quʼon débarrasse des brouettes son écurie, dont il a besoin, mince événement qui donne lieu à de gros embarras administratifs. Puis, ce sont des accidents sérieux, comme la crue inopinée du 15 août 1782, qui vient couvrir tous les travaux. Ces contre-temps inspirèrent à quelque désœuvré de la ville un avis qui se recommandait autant par son orthographe que par la force de la pensée. « Un citoyen de cette ville, disait cet avis, ayant examiné tout lʼembaras que lon a pour de seché le canalle de cette nouvelle rivier donne connaissance de ses idées. » Soit que les idées de ce zélé citoyen ne brillassent point par la clarté, soit quʼon eût le tort de les laisser passer inaperçues, tout alla de mal en pis.
En 1783, un des entrepreneurs signale à M. de Buffon, lieutenant-colonel du régiment de Lorraine, la mauvaise besogne de ses hommes et les dépenses énormes qui en résultent. En 1784, on se plaint des vols de bois commis par les soldats au préjudice des travaux. La même année se produit le scandale dʼune scène très-vive entre lʼingénieur, M. Loyer, et lʼentrepreneur Besson, qui exige des paiements arriérés. Quʼil menaçât ou suppliât, comme lʼentrepreneur ne voyait rien venir en fait de fonds, il interrompit brusquement les travaux dans le courant de lʼannée 1780. Alors M. de Brou, intendant de la généralité de Caen, prit la résolution de faire exécuter en régie lʼachèvement de la partie inférieure du canal. La question dʼargent se représenta alors sous une autre forme. Qui servirait de caissier à la régie? Grand embarras! car il paraÎt quʼon nʼavait déjà quʼune médiocre confiance dans les agents quʼon chargeait de cette fonction délicate. Le subdélégué de lʼintendant écrivait, à la date du 11 juin 1780: « Jʼai conféré au sujet dʼun caissier avec M. de Logivière, qui ne veut recommander personne sʼil sʼagit dʼun caissier ayant une caisse, et non dʼun agent recevant de quoi payer les dépenses au jour le jour. » Non sans peine, on finit cependant par dénicher ce phénix, cet employé unique dans son espèce, un caissier sans caisse! Cette merveilleuse découverte ne paraît pas avoir eu sur lʼentreprise lʼinfluence heureuse quʼon pouvait en attendre. Tout marchait à la diable, et lʼintendant ne cessait dʼadresser des reproches à lʼingénieur en chef.
Lʼintendant renonça bientôt au système de la régie, et, dès le 24 avril 1786, il tenta une nouvelle adjudication des travaux, qui eut lieu au prix de 757,222 livres. Cʼest à cette époque que lʼon fonda, sur les deux rives du canal St-Pierre, des murs de soutènement. En même temps, on commençait la construction du quai nord du canal de Vaucelles. Ces travaux se continuèrent jusquʼen lʼannée 1798, interrompus souvent, soit par suite des malheurs du temps, soit par suite dʼinondations ou dʼéboulements.
Depuis cette époque, jusquʼen 1839, les quais du canal St-Pierre ne changèrent point de physionomie. La lithographie qui accompagne cette notice, et qui nʼest que la reproduction dʼune aquarelle exécutée en 1832 par Lasne, nous donne donc une idée assez exacte de ce quʼétait lʼancien port de Caen à la date de la cessation des travaux en 1798. On peut y remarquer que les murs des quais nʼétaient terminés que sur la rive droite, depuis lʼOrne jusquʼau débouché de la rue des Carmes, où lʼon aperçoit deux piles, qui supportaient un pont tournant, dont la passe avait 50 pieds de largeur. Ces quais, consolidés en 1839, ont formé depuis lʼun des côtés du bassin actuel. Lʼauteur de lʼaquarelle, dont nous donnons une réduction lithographique, sʼétait placé, pour prendre la vue de lʼancien port, sur la rive droite de lʼOrne, dans un terrain quʼon appelait le Poigneux [41] et qui servait de chantier aux constructeurs de navires. De cet endroit, le regard de lʼartiste remontait toute la ligne du canal, depuis sa jonction avec lʼOrne jusquʼà lʼancien pont St-Pierre. Dans les derniers plans, sur une hauteur, on aperçoit les murs du château, et, sur la gauche, une partie de la ville avec la tour élégante de lʼancienne église des Carmes, sacrifiée depuis par lʼinintelligent et impitoyable marteau des démolisseurs.
Tous les travaux de lʼancien port, dont nous venons de rappeler succinctement lʼhistoire lamentable, avaient coûté beaucoup de peine pour un pauvre résultat. « On comprend, en effet, dit très-bien M. Boreux [42], que du moment où lʼon ne sʼétait pas préoccupé de lʼembouchure de lʼOrne, passage que les navires de huit à neuf pieds de tirant dʼeau franchissaient très-difficilement et seulement à lʼapproche des grandes marées, il était parfaitement inutile de creuser à Caen des canaux plus profonds que le lit naturel de la rivière. »
M. Cachin, dans son mémoire présenté en 1798, entra le premier dans une voie nouvelle, qui devait conduire sûrement au but. Ce fut lui qui condamna toutes dispositions tendant à établir le port de Caen dans la rivière même. Son projet, qui consistait à créer un bassin isolé de la rivière et un canal latéral à lʼOrne entre Caen et la mer, reçut un commencement dʼexécution en 1838. Le 23 août 1857, le canal était inauguré solennellement, et, à partir de ce jour, la cité, qui se souvient encore avec fierté du fameux armateur Étienne Duval, vit renaître enfin son mouvement maritime.