La ville de Caen ne doit donc pas, comme on lʼa dit, sa charte communale à Jean sans Terre; elle la lui a certes bel et bien payée, avec toute dispense de reconnaissance. Depuis cette date mémorable de 1203 jusquʼà nos jours, les représentants de la commune de Caen ont siégé dans quatre hôtels de ville différents. Au commencement du XIIIe siècle, nous trouvons le corps de ville installé sur le pont St-Pierre, dans une petite forteresse quʼon appela plus tard le Chastelet ou le petit Château de Caen [1]. On nʼa aucune notion sur ces anciens bâtiments communaux, où furent enfermés en 1307, pendant leur procès, les Templiers du grand bailliage de Caen. Lʼabbé De La Rue dit cependant [2] « quʼil paraît, par le récit des historiens anglais, témoins oculaires de la prise de cette ville par Édouard III en 1346, que ce pont étoit moult bien afforcé de brétesches et de barrières. » « Ces brétesches, ajoute-t-il, nʼannoncent que des tours et des fortifications en bois. Mais comme elles furent emportées de vive force par les Anglais, elles durent souffrir beaucoup et peut-être même être rasées. » Cette assertion de lʼauteur des Essais sur Caen est tout à fait erronée. La petite forteresse du pont St-Pierre ne fut pas emportée de vive force, pour cette bonne raison quʼelle ne fut pas défendue. Le comte de Guines, connétable de France, et le chambellan de Tancarville, qui sʼy étaient réfugiés, la livrèrent à lʼennemi sans combat pour avoir la vie sauve. « Dont il avint, dit Froissard dans ses Chroniques [3], que li connestables de France et li contes de Tankarville, qui estaient monté en celle porte au piet dou pont a sauveté, regardoient au lonch et amont la rue, et veoient si grand pestilence et tribulation que grans hideurs estait à considerer et imaginer. Si se doubtèrent dʼeulz meismes que il nʼescheissent en ce parti et entre mains dʼarciers, qui point ne les cognuissent. Ensi que il regardoient aval en grant doubte ces gens tuer, il perçurent un gentil chevalier englès, qui nʼavoit cʼun œl, que on clamait monsigneur Thumas de Hollandes... » Or, comme ils ne voulaient pas avoir le sort du peuple qui mourait les armes à la main et, selon les Grandes chroniques de France, « se deffendoit tant quʼil povoit », le connétable et le chambellan appelèrent le « gentil chevalier englès », dont ils avaient fait la connaissance dans des voyages en pays étrangers. « Nous sommes telz et telz. Venés parler à nous en ceste porte, et nous prendés à prisonniers. Quant li dis messires Thumas oy ceste parolle, si fu tous joians, tant pour ce que il les pooit sauver que pour ce quʼil a voit, en yaus prendre, une belle aventure de bons prisonniers, pour avoir cent mil moutons. Si se traist au plus tost quʼil peut à toute se route celle part, et descendirent li et seize des siens, et montèrent amont en le porte; et trouvèrent les dessus dis signeurs et bien vingt cinq chevaliers avoecques eulz, qui nʼestoient mies bien asseur de lʼoccision que il veoient que on faisoit sus les rues. Et se rendirent (tous) sans delay, pour yaus sauver au dit monsigneur Thumas, qui les prist et fiança prisonniers. Et puis mist et laissa de ses gens assés pour yaus garder, et monta à cheval et sʼen vint sus les rues... »
Il arriva donc quʼen voulant sauver leur vie, les sieurs de Guines et de Tancarville préservèrent en même temps dʼune destruction presque certaine la petite forteresse du pont St-Pierre. Si, quelques années plus tard, ce premier hôtel de ville disparut, pour faire place au beau château [4] que le continuateur de Guillaume de Nangis signale à la date de 1367, cʼest que la prise de Caen par Édouard III avait démontré, avec la logique brutale du malheur, la nécessité de protéger la ville par un système plus sérieux de fortifications.
Un sceau, attaché à un acte passé devant un tabellion de Caen le 29 mai 1429, est le plus ancien document que nous possédions sur le second hôtel de ville, qui dut être certainement construit entre les années 1346 et 1367. Cet écusson porte, sur un fond de gueules, couleur du duché, un château crénelé et donjonné dʼor, accosté de deux tours. M. Gervais y voit une réminiscence, si ce nʼest une image de la maison commune, élevée sur le pont St-Pierre. « Voilà bien, dit-il [5], cette large porte par laquelle on communiquait de lʼintérieur de la ville avec le quartier St-Jean; le donjon élevé qui la surmontait et les deux tours qui protégeaient de chaque côté les angles de lʼédifice! »
Une description du vieux chroniqueur de Caen, M. de Bras, vient, plus dʼun siècle après, compléter cette esquisse imparfaite. « Ceste rivière dʼOurne coulle et descend de dessoubs ce pont sainct Jacques, le long des murailles de la ville, par dessoubs le pont sainct Pierre, sur lequel est située la maison commune de ladicte ville, de fort ancienne et admirable structure, de quatre estages en hauteur, en arcs boutans fondez dedans la rivière sur pilotins, laquelle flue par trois grandes arches, et aux coings de cest édifice et maison, sont quatre tours qui se joignent par carneaux, en lʼune desquelles (qui faict le befroy) est posée la grosse orloge: ceste quelle maison, pont et rivière, séparent les deux costez de la ville, de façon que les quatre murailles dʼicelle commencent, finissent et aboutissent sur ce pont, anciennement appellé de Dernetal, comme il se treuve par certaine chartre, estant au matrologe ou chartrier de la ville, de lʼan 1365. »
« En passant par dessus lequel, ceux qui viennent de devers le grand pont Frilleux et la porte Millet, le long de ceste grande rue Humoise ou Exmesine, et autres qui sʼacheminent de lʼautre costé de ville, apperçoyvent de beaux quadrans au haut de ceste maison commune, fort dorez et si bien ordonnez quʼon y remarque les heures de part et autre, crois et decrois de la Lune; et au dessoubs sont escripts en grosses lettres, Un Dieu, Un Roy, Une Foy, Une Loy... »
Cette description de M. de Bras demande à être complétée par lʼexamen du plan quʼil avait communiqué lui-même à Belleforest, et que celui-ci publia en 1575 dans sa Cosmographie. Sur ce plan, lʼhôtel de ville présente à lʼobservateur la vue de la façade qui regardait sur la rue St-Jean. Cette façade se compose dʼun corps de logis encadré entre deux tours rondes à trois étages, dont les toits pointus, terminés par des girouettes, dépassent légèrement celui du corps de logis [6]. Au centre de la façade sʼouvre une porte cintrée, très-haute, qui faisait communiquer la rue St-Jean avec le quartier St-Pierre; sur la voûte de cette porte sʼavance une petite construction en encorbellement, percée de trois fenêtres et couronnée dʼun toit aigu avec lucarne triangulaire. Enfin, au-dessus du toit du corps de logis, sʼélève une tour octogone à deux étages qui, sauf les créneaux supprimés, rappelle fidèlement la physionomie du château crénelé et donjonné dʼor de lʼécusson de 1429. Cʼétait dans cette tour, évidemment, que se trouvait la grosse orloge quʼapercevaient ceux qui, suivant lʼexpression de M. de Bras, venaient de la « grande rue Humoise ou Exmesine ou qui sʼacheminaient de lʼautre costé de ville ». Pour être vue ainsi à distance des deux côtés de lʼédifice, une des tours, qui formaient les angles de la façade tournée vers St-Pierre, devait dépasser considérablement les trois autres. Nous ajouterons quʼelle se terminait, non par un toit aigu, mais par deux étages couronnés dʼune plate-forme.
Nous insistons sur ces détails, parce quʼils vont nous aider à faire la légende de la lithographie qui accompagne notre notice. Cette lithographie est la reproduction dʼune aquarelle de A. Lasne, exécutée elle-même en 1832, probablement dʼaprès un dessin à la mine de plomb que possède la Bibliothèque de Caen. Ce dessin, signé par un certain La Rose de Caen, a dû être fait avant la destruction de lʼhôtel de ville en 1755. Il représente la façade du monument prise du côté de St-Pierre, et porte en tête cette mention: « Horloge du Pont-Saint-Pierre de Caen, faite en 1314 et détruite le 15 mai 1755. » Cette note renferme deux erreurs; dʼabord, le second hôtel de ville de Caen ne fut point construit en 1314, mais, comme nous lʼavons déjà indiqué, entre les années 1346 et 1367; de plus, le dessin ne reproduit pas lʼédifice tel quʼil était à lʼorigine, mais dans lʼétat où le surprit, en 1755, le marteau des démolisseurs. Or, depuis le milieu du XIVe siècle jusquʼà cette époque, le second hôtel de ville avait subi, à différentes dates, des retouches et des modifications considérables, indiquées dʼailleurs par le dessin lui-même. Un des trois étages figurés sur le plan de Belleforest a disparu; les tours des angles de lʼédifice nʼen ont plus que deux; et le corps de logis, couronné maintenant par un fronton avec œil-de-bœuf, paraît sʼêtre aussi affaissé lui-même avec lʼâge. La construction en encorbellement qui sʼavançait au-dessus de la porte est remplacée par trois niches où apparaissent des images de saints et, plus haut, par une croisée à meneaux de pierre qui indique clairement une retouche de la fin du XVIe ou du commencement du XVIIe siècle. Et – changement plus significatif – au-dessus de cette fenêtre, sous lʼœil-de-bœuf du fronton, on aperçoit un simple cadran, de forme carrée, sans ornements et sans inscriptions. Quʼétaient donc devenus les « beaux quadrans dont parlait M. de Bras, fort dorez et si bien ordonnez quʼon y remarque les heures de part et autre, crois et decrois de la lune? » Il avaient eu le triste destin du beffroi primitif et avaient dû disparaître avec lui à une époque quʼil serait difficile de fixer aujourdʼhui. Nous savons toutefois que la tour du beffroi, terminée par deux étages octogones, avait été déjà décapitée à la date de 1672; car le plan de Caen, dressé à cette époque par Bignon, figure lʼhôtel de ville flanqué de quatre tours rondes de même hauteur et couvertes également de toits aigus.
Peu de temps après, entre 1672 et les dernières années du XVIIe siècle, cette ancienne tour du beffroi dut perdre son toit, qui fut remplacé par une balustrade en pierre ornée de trèfles, telle quʼon la voit sur le dessin dont nous donnons une reproduction. Ce changement est, en effet, indiqué sur le « plan de la ville de Caen, levé par Étienne, graveur, à la fin du XVIIIe siècle. »
Nous pouvons constater encore sur ce plan que le corps de logis de lʼhôtel de ville reposait sur la plus grande arche du pont St-Pierre; les deux autres arches, plus petites, passaient sous les tours qui flanquaient les angles de lʼédifice. Dès la deuxième moitié du XVIe siècle, lʼétat menaçant des piles du pont St-Pierre fut une cause fréquente dʼinquiétude pour les échevins. Après une visite des murailles de la ville ordonnée par M. de Matignon, lʼarchitecte Stéphane Dupérac, dans son rapport sur les travaux quʼil déclare urgents, émet, à la date du 2 novembre 1578, lʼavis suivant: « Est aussi fort nécessaire de refonder les piles de la Maison de Ville, autrement il en pourrait venir grand inconvénient, parce que ladite maison sʼest ouverte et ouvre à vue dʼœil journellement. » Le 7 juillet 1584, nouvel avertissement de Jean Bastan, maître maçon de la ville, qui trouve « quʼil est très-nécessaire réparer les arches du pont sur lequel est assise cette Maison de Ville, lesquelles sont proches de tomber en ruine, sʼil nʼy est promptement pourvu. »
Malgré ces cris dʼalarme, le Conseil de la commune continua de délibérer encore pendant dix-huit ans dans lʼhôtel de ville lézardé. Plus intrépides que les sénateurs romains, qui se contentaient dʼattendre lʼennemi sur leurs chaises curules, les échevins bas-normands, résignés à aller au-devant de lui, pouvaient, pendant leurs séances, comme au coup de sifflet dʼun machiniste, disparaître subitement dans le troisième dessous, capitonné, il est vrai, par la vase accumulée de lʼOrne et de lʼOrlon réunis.