Enfin, au mois de juin 1602, le péril devint assez sérieux pour décider les échevins à mettre un peu de prudence dans un héroïsme, qui nʼavait eu peut-être dʼautre cause que lʼapathie ou la routine. Ils se firent conduire dans une barque sous les arches du pont St-Pierre où ils vérifièrent eux-mêmes, à loisir, lʼétendue du mal. Il fut reconnu dans cette visite que la ruine du pont avait été en partie consommée par lʼinstallation de maisons particulières qui, dit le procès-verbal du 7 juin 1602, « sʼétoient suspendues contre les arches du pont. » Le même procès-verbal nous apprend quelles mesures de sûreté furent prises contre ces parasites dangereux. « ... A été ordonné, dit-il, que tous les propriétaires des maisons proches et contiguës dudit pont et hôtel commun de ville, et desquelles le bois est porté et enclavé sur les arches dudit pont et murailles de la ville, répareront ce qui est endommagé et qui requiert réparation, au droit de leurs maisons; et que lesdits gouverneurs échevins de ville feront de leur part travailler à la réparation de la grande arche... »
Lʼancien hôtel de ville péchait par la base, mais cʼétait là son moindre défaut; car, après les travaux de consolidation qui y furent exécutés, nous voyons quʼil fut sérieusement question de le remplacer pour une raison qui nous est indiquée par lʼintendant Foucault dans ses Mémoires. « Jʼai mandé à M. de Châteauneuf, écrit Foucault à la date du 28 mars 1689, que la demande que les échevins de Caen faisaient au roi de la maison du sieur de Brieu, religionnaire qui a quitté le royaume, pour en faire un hôtel-de-ville, me paroissoit très-favorable, nʼy ayant point de lieu à Caen pour tenir les assemblées publiques... » Il ressort de cette note que lʼédifice du pont St-Pierre était depuis longtemps regardé comme beaucoup trop étroit. Cet inconvénient nʼapparut jamais plus clairement quʼà la date du 4 novembre 1608, lorsquʼil fallut convoquer une assemblée générale des habitants de Caen, pour prononcer sur lʼadmission ou le rejet des Jésuites. « Cette assemblée fut si nombreuse, dit lʼabbé De La Rue [7], quʼon ne put la tenir à lʼHôtel-de-Ville, et les délibérans se transportèrent dans la grande salle des procureurs du bailliage. Ce local, quoique vaste, étoit encore insuffisant; car, suivant les mémoires du temps, les votans étoient au nombre de plus de 3,000. »
Lʼédifice du pont St-Pierre était même trop exigu pour contenir les convives dʼun repas officiel. Cʼest ainsi que le 16 janvier 1679, à lʼoccasion des fêtes pour la paix entre le roi de France et le roi dʼEspagne, nous voyons le maire et les échevins obligés dʼemprunter la maison dʼun riche particulier. « La compagnie, disent les anciens registres de la ville, sʼest rendue chez le sr Daumesnil, dont elle avoit emprunté la maison, pour donner un souper, auquel se sont trouvées toutes les personnes de qualité. »
Lorsque le nombre des invités était trop grand pour quʼon pût les convoquer dans la maison dʼun particulier, les maire et échevins durent quelquefois, comme en 1729, faire construire une grande salle en charpente. « Le divertissement quʼun chacun prist à voir lʼillumination, dit une brochure très-rare du temps [8], conduisit insensiblement jusquʼà lʼheure du souper que lʼHôtel-de-Ville donna, et auquel furent invités les plus qualifiés dʼentre les nobles et les bourgeois. Monsieur de Jumilli, chef de cet illustre corps, au discernement duquel on doit tout ce quʼil y eut de galant et de bien ordonné dans ceste feste, avoit fait bastir sur le boulevard de la Prairie une grande sale de chapente; sa longueur était dʼenviron 60 pieds sur 25 de largeur et 20 de hauteur, le sol était couvert de planches attachées sur des lambourdes en manière de parquet; tout le tour était descoré de plusieurs rideaux de verdure dont deux entrouverts, dans un ordre parfaitement cimétrisés, formoient une grande grotte ou berceau, dans lʼenfoncement duquel était un buffet chargé de tout ce que le bon goût peut inventer de plus commode pour le service de tels conviés; le plafond de cette sale était fait avec des toiles blanches si bien assemblées quʼil imitait parfaitement les plafonds ordinaires; de ce plafond pendaient deux rangs de lustres garnis de bougies dont la lumière, réfléchie par les cristaux, reproduisait lʼéclat. Les endroits où il nʼy avait point de verdures étaient couverts de très-belles tapisseries représentant lʼhistoire de Samson, etc. »
Les dépenses, que lʼon dut faire en cette occasion, amenèrent sans doute la ville à penser quʼelle réaliserait une sérieuse économie en transportant le siége de la commune dans un local, dont les dimensions la dispenseraient dʼélever des constructions provisoires et ruineuses. En effet, trois ans après les fêtes données pour la naissance du Dauphin, il y eut un arrêt du Conseil de la municipalité (13 avril 1733) relatif au déplacement de lʼHôtel de Ville. Ce déplacement suivit de près la délibération, sʼil faut en croire une note manuscrite [9] qui dit, à la date du 15 mai 1755, « quʼil y avait plus de vingt ans que lʼHôtel-de-Ville tenait ses assemblées au Grand-Cheval. »
Cependant, quoique la ville eût déjà fait lʼacquisition du Grand-Cheval ou hôtel Le Valois (aujourdʼhui la Bourse), le pont St-Pierre ne fut pas abandonné brusquement par les représentants de la cité. Quelques services y restèrent et le carillon de la fameuse horloge continua de sʼy faire entendre jusquʼen lʼannée 1755. Cette année-là, le 3 février, le Bureau des Finances, par une sentence des plus iniques, dit un contemporain, que cette mesure indignait, ordonna la destruction de lʼancien édifice du pont St-Pierre. M. Mauger, avocat du roi à lʼHôtel de Ville, nous a conservé [10] le prononcé de cette sentence avec quelques commentaires irrités.
« ... Et attendu quʼil résulte des faits contenus dans les procès-verbaux, quʼil est au moins douteux que le pont (St-Pierre) soit solide; quʼil est certain, dʼun autre côté, que le passage est trop étroit et dangereux; que dʼailleurs les différens plans et projets produits et proposés par les maire et échevins sont insuffisans pour procurer un élargissement convenable, nous avons ordonné que les bâtimens étant sur led. pont seront démolis dans trois mois du jour de la signific. de la présente, faute de quoi, après led. temps passé, il y sera pourvu, ainsi quʼil appartiendra.
« Cette sentence signifiée le 15 dud. mois de févr. 1755, on a fait assembler le général (cʼest-à-dire lʼassemblée générale du corps de ville) le 25 dud. mois pour avoir son avis sur lʼappel. Mais les uns furent sollicités par M. lʼIntendant, et les autres intimidés de sa part, en sorte quʼil nʼy eut que huit voix pour lʼappel, dont jʼétais du nombre, en sorte quʼil a fallu acquiescer... »
Trois mois après, comme le voulait lʼarrêt, le condamné fut livré à ses bourreaux; des bruits sourds se firent entendre..... la justice des démolisseurs était satisfaite!.... Lʼœuvre de destruction dut être poussée avec activité; car une note dʼun sieur Étienne Deloges [11], échevin, nous apprend que les maisons qui remplacèrent lʼédifice du pont St-Pierre étaient déjà bâties en 1756.
Le second hôtel de ville de Caen renfermait dans son beffroi une horloge si remarquable que lʼensemble de lʼédifice en prit dans lʼusage le nom de Gros Horloge. Dans une de ses lettres, datée du 1er octobre 1699, le P. Martin envoyait à Huet, qui préparait son livre des Origines de Caen, un quatrain où lʼâge de lʼhorloge communale est établi comme par un acte authentique de lʼétat civil. « Voici, lui dit-il, un quatrain qui se trouve gravé sur le timbre de notre gros horloge, dont notre P. Labé a fait augmenter les accompagnements: