Puisque la ville me loge
Sur ce pont pour servir dʼauloge
Je feray les heures ouïr
Pour le commun peuple réjouir.
Mʼa faite Beaumont lʼan mil trois cents quatorze. »
Cette horloge primitive sʼest conservée depuis cette date jusquʼà la destruction du second hôtel de ville, en 1755. Toutefois, elle ne traversa point les âges sans subir de profondes modifications qui font un peu ressembler son histoire à celle du couteau de Jeannot. Déjà, au mois de juin 1537, les pièces de la vénérable horloge se trouvaient si endommagées que le conseil de la commune se vit obligé de voter une somme de dix écus dʼor pour les réparations les plus urgentes. Le procès-verbal de cette séance est à citer tout entier; car il contient le premier renseignement authentique sur lʼétat de la fameuse horloge dans la première moitié du XVIe siècle.
« Est comparu Denis Ollivier, serrurier, natif et demeurant en la paroisse St-Pierre de Caen, qui a présenté requête par laquelle il suppliait être commis pour lʼavenir au gouvernement et entretenement de lʼhorloge de la ville, assise sur le pont St-Pierre, dont de présent a la charge Marin Paulon. Laquelle horloge est assez mal conduite, gouvernée et entretenue par led. Paulon, tant à cause de son antiquité et faiblesse que à cause que les roues et autres instruments en sont rompus et usés. Offrant led. Ollivier prendre lad. charge aux gages accoutumés, montant 20 livres chacun an, et de la moitié dʼiceux en laisser jouir, led. Paulon sa vie durant. Ordonné que icelle charge sera baillée aud. Ollivier, si prendre la veut, par les moyens, qui ensuivent, cʼest à savoir quʼil refera et réparera tout ce entièrement quʼil est requis faire en lad. horloge et cadrans dʼicelle, pour être en bon ordre et état du et pour lʼavenir les conduira et entretiendra en toutes choses. Et par semblable, les tinterelles, si la ville y en veut ajouter et faire faire, bien et dûment, ainsi quʼil sera requis, aux coûts, charges et dépens dud. Ollivier, parce que icelle ville lui paiera comptant la somme de 10 écus dʼor, pour lui aider à refaire, réparer et remettre en état du lesd. horloge et cadrans, sans que led. Ollivier soit sujet à la peinture dʼiceux. »
Il faut croire que le métier de gouverneur de lʼhorloge réservait plus dʼun mécompte à ceux qui sʼétaient chargés de son entretenement; car nous voyons en 1592 un sieur Robert Régnier adresser aux échevins, à plusieurs reprises, une requête dans laquelle il mettait en avant son grand âge et ses infirmités, afin dʼobtenir quʼon lui donnât un successeur. Les échevins eurent pitié de son sort, et, pour se lʼattacher, portèrent ses gages à 30 écus [12], non toutefois sans quelques conditions. « Sera tenu led. Régnier faire en sorte que lʼhorloge soit toujours bien réglée et que les cadrans de lʼun et de lʼautre côté de lʼhôtel commun de ville marquent certainement les heures; aussi que les globes ou lunes, qui étaient par ci-devant sur lesdits cadrans et qui en sont de présent hors, après quʼelles y auront été remises aux frais et dépens de la ville, seront par après par lui entretenus en usage, pour marquer certainement la nouvelle et pleine lune, décours ou croissant dʼicelle, comme elles faisaient par ci-devant, etc., etc. [13] »
Tous les torts nʼétaient peut-être pas du côté de lʼhorloge, qui se vieillissait, et lʼon peut supposer, sans être accusé de construire trop légèrement des hypothèses, que la vénérable mécanique nʼavait pas reçu les soins délicats quʼexigeait son grand âge. Le gouvernement de lʼhorloge nʼavait, en effet, été confié jusque-là quʼà des serruriers de la ville. Le soupçon, que nous manifestons, dut naître dans lʼesprit des échevins eux-mêmes, puisquʼils se décidèrent, en 1597, à faire venir un horloger du Poitou. Cet horloger, appelé Loys Demarque, passa marché avec la ville « pour faire sonner les quarts et demi-heures à lʼhorloge » et sʼengager à fournir huit cloches qui « rendront sons et tons différents [14]. » « Loys Demarque, dit M. Auguste Leroy [15], disposa les roues de manière que le remontage des poids ne se fit plus quʼune fois par jour, puis remplaça le carillon de Jean Labbé par huit tinterelles neuves, dont la plus grosse pesait 200 livres. Il leur fit jouer, aux heures, le premier vers de lʼhymne: Veni Creator Spiritus; aux demies: Inviolata, integra et casta es Maria; et aux quarts: O benigna. Demarque employa deux mois à faire ce travail, avec lʼaide de quatre compagnons, et reçut pour solde une somme de 48 écus. Après lui on confia son œuvre aux soins du sieur Dodemare, bourgeois de Caen, qui sʼétait fait recevoir maître horloger. »
Depuis ce travail exécuté en 1597, il nʼest plus trace, dans les anciens registres de lʼHôtel de Ville, de perfectionnements apportés au mécanisme de lʼhorloge. On nʼy trouve que la mention de réparations quelquefois assez importantes, comme celle dont il est question dans la délibération du 1er juin 1624: