Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit était profonde. Il n'y avait plus de lumières dans le village. Les Anglais laissèrent quelques hommes pour garder les barques et se divisèrent en deux troupes, dont l'une se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter les bords de la rivière d'Orne.

Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de bonne heure. Il dormait de ce lourd sommeil que connaissent seuls les soldats préposés à la garde des côtes et obligés de passer deux nuits sur trois. A ses côtés, sa femme luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait se décider à prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un coude et se penchait sur le lit du petit malade pour écouter sa respiration. L'enfant ne se plaignait pas ; son souffle était égal et pur, et la mère allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout à coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte extérieure de la maison.

— Maudit chien ! murmura-t-elle. Il va réveiller mon petit Jean.

Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la basse ronflante du dogue en mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colère et de l'inquiétude. Encore quelques minutes, et il était facile de deviner qu'il allait jeter bruyamment le cri d'alarme.

La mère n'hésita pas ; elle sauta à bas du lit, ouvrit doucement la fenêtre et appela le trop zélé défenseur à quatre pattes.

— Ici, Pitt ! ici ! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser le dogue.

Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et s'approcha. C'était un de ces terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur physionomie désagréable que pour les services qu'ils rendent dans les ménages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui l'avait trouvé à bord d'un navire anglais auquel il avait donné la chasse. En changeant de maître, il avait changé de nom. On l'appelait Pitt, en haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal à la marine française.

— Paix ! monsieur Pitt ! paix ! répétait la femme de Cabieu en frappant amicalement sur la tête du chien.

Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rêvait que la guerre. Il n'était pas brave cependant, car il s'était blotti, en tremblant, contre le bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyés, il éleva la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un grognement menaçant.

— Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mère.