— Et si je n'ai pas d'ouvrage ?
— C'est mal, ce que tu dis là, François ! tu devrais mieux reconnaître les bienfaits de Pierre Vardouin.
— Oh ! ne me parlez pas de cet homme ! s'écria François avec un geste de colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie ! Je ne veux plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs, ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui !
Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de Pierre Vardouin : sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les circonstances qui l'avaient amenée.
— Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon ?
— Ne le faites pas, ma mère ! dit François en étreignant fortement les mains de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte !
— Écoute François ! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste : à peine de quoi vivre une semaine ! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je voudrais te savoir heureux ; je voudrais te voir triompher d'un moment de découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail.
— Le travail ! le travail ! répéta François en redressant fièrement la tête, c'est ce que je demande au ciel ! Car je ne suis pas de ceux-là — Dieu merci ! — qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté. J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier ? Eh bien ! j'irai chercher fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer.
— Tu consens donc à abandonner ta mère ?
— Non pas, vous me suivrez ; je vous rendrai tous les soins dont vous avez entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or ; et vous serez fière, car j'aurai de la gloire !