» L’empereur ne recevant pas, à cause de la mort de la reine Christine, sa belle-sœur, le commandant devait se borner à faire acte respectueux en s’inscrivant au palais. Nous descendîmes à terre tous deux, vers midi, lui pour aller rendre visite à M. Noël, et moi pour faire quelques emplettes. Comme il avait plu le matin, les rues de Rio s’étaient changées en marécages, et je me trouvai dans l’état le moins présentable au rendez-vous que Biard m’avait donné à deux heures pour rentrer à bord.

» Dans l’intervalle, notre ministre lui avait annoncé que, sans doute, l’empereur pourrait le recevoir le jour même : « Je regrette de ne pouvoir vous accompagner, lui avait-il dit, mais on est prévenu de votre visite ; prenez une voiture et ne perdez pas de temps. » L’après-midi était belle ; la promenade jusqu’au palais de San-Christovaô, à travers la campagne, me tentait un peu. Je me décidai à accompagner mon ami jusqu’au seuil impérial, distant de cinq kilomètres.

» Nous avons traversé d’abord un assez vilain faubourg, proche des abattoirs, au-dessus desquels planent des nuées de corbeaux. Après maints cahots dans ces parages peu poétiques, nous entrevoyons le château, et bientôt nous arrivons à la grille, que notre cocher mulâtre franchit sans la moindre hésitation.

» San-Christovaô, résidence d’hiver de Sa Majesté, est une grande construction, à laquelle on donne plus volontiers le nom de château que celui de palais, et que j’ai entendu des personnes irrévérencieuses qualifier de l’épithète peu aimable de bicoque. Je ne dirai pas de quel style est son architecture ; elle appartient au genre calme et froid. Ce n’est pas un édifice, c’est une bâtisse, à laquelle l’absence de prétentions donne un caractère simple, solide et honnête.

» On l’a entourée d’une espèce de bois de Boulogne en miniature, avec lacs, kiosques, cascades et le reste…

» Nous descendons de voiture. Un factionnaire, à la vue des épaulettes du commandant, présente les armes, et nous enfilons un couloir obscur ; point de suisses, de valets… personne ! Le factionnaire, voyant notre embarras, nous fait signe de prendre un escalier à gauche, et nous arrivons dans une assez vaste galerie de tableaux, que nous supposons être la salle de réception. En attendant que quelque âme charitable veuille bien nous demander ce que nous faisons là, nous passons en revue les tableaux. A part quelques portraits anciens presque effacés, mais d’une touche assez vigoureuse, je ne vois rien qui vaille « l’honneur d’être nommé. »

» Un monsieur en habit vert et boutons d’or traverse la galerie d’un pas majestueux. Est-ce un huissier ? un chambellan ? un ministre ? Dans le doute, nous saluons fort poliment.

» Le monsieur nous regarde très surpris et passe outre sans nous rendre le salut. Nous connaissons donc la livrée des domestiques. C’est un premier résultat.

» Avisant au fond de la galerie, à gauche, un petit salon, nous y trouvons une table, et sur cette table un registre. Un second monsieur, même habit vert et mêmes boutons dorés, y vient jeter un coup d’œil. Instruits par le malheur, nous nous gardons bien de saluer ; ce personnage nous considère d’un œil un peu moins surpris que celui du premier monsieur et s’en va. Il a la clef brodée dans le dos. Cette fois, c’est bien un chambellan.

» Biard inscrit son nom sur le registre, et, satisfaits de nos deux écoles de politesse, nous allions nous retirer, lorsque nous rencontrons sur le seuil M. S… V… L…, un de nos passagers, qui nous donne les plus exacts renseignements ; son ministre (M. S… V… L… est étranger) le présentera à l’empereur, car la réception va avoir lieu. Quoiqu’en petite tenue, le commandant se décide à rester, quitte à se présenter tout seul ou à ne pas se présenter, suivant les circonstances. Moi, j’attendrai dans la galerie.