» Heureux l’homme qui sait dire : non ! même à son ami, même à son commandant. Je n’ai pas osé, j’ai été faible, et bientôt j’allais en subir sans doute les humiliantes conséquences. En vain, considérai-je mes bottes recouvertes du limon jaune des rues de Rio, ma redingote mal brossée, mes gants de Suède d’une couleur douteuse, que je n’osais ni mettre à mes mains ni dissimuler dans ma poche ; je me sentais mal peigné, je devinais que mon col avait perdu sa fraîcheur et que ma cravate devait être de travers ; mais j’avais dit : Oui, je reste ! Il fallait rester. Et pendant que je réfléchissais à la gravité de cette décision mac-mahonienne, une foule chamarrée, dorée, sanglée, décorée commençait à se presser derrière nous et autour de nous. La fuite devenait impossible, et bientôt l’empereur lui-même allait remarquer tous les détails de ma toilette trop négligée…

» Comment ne lui sauteraient-ils pas aux yeux, ces misérables et ridicules détails qui faisaient un si piteux contraste avec le brillant et le clinquant de tous ces uniformes de généraux, d’amiraux, de consuls étrangers, de ministres !…

» J’en étais là de ces pénibles réflexions, lorsque parut à mon côté notre professeur d’histoire naturelle, M. Collot, correct, immaculé, irréprochable depuis le fin bout de ses souliers vernis jusqu’au nœud symétrique et soigné de sa cravate blanche. Tandis que moi…

» Le petit salon où nous étions donnait sur une galerie couverte, en bois peint, d’une simplicité excessive et contournant une cour intérieure. Une porte s’ouvre au fond de cette galerie : chacun se tait ; un personnage au port noble s’avance de notre côté, sans entourage, en simple redingote noire, pas une croix, pas un ruban. C’est l’empereur !… Il s’arrête à quelques pas du groupe. Je me sens de plus en plus embarrassé, je jette un regard d’angoisse sur le commandant : il ne bronche pas… Les ministres d’abord, puis les généraux, les amiraux s’avancent et saluent. Sa Majesté leur adresse quelques mots et les congédie. M. S… V… L…, qui n’a pas trouvé son diplomate, s’avance bravement, décline ses titres et sa nationalité. On entend alors une voix, celle de l’empereur, qui appelle Biard et lui fait signe de la main. Je regarde le plafond, espérant vaguement que cette contenance me fera passer inaperçu. C’était trop demander. J’entends mon nom, je m’approche, le commandant me présente, et à la vue de la physionomie avenante de Sa Majesté toutes mes terreurs s’évanouissent. L’empereur s’enquiert avec intérêt du succès de l’expédition et trouve un mot bienveillant pour chacun de nous : il parle à Biard de son père, qu’il a beaucoup connu et apprécié ; il me demande si c’est mon premier grand voyage et si j’ai souffert du mal de mer ; cause des zoophytes, des fossiles et des terrains tertiaires avec M. Collot ; nous exprime, enfin, tous ses regrets de ne pouvoir, à cause du deuil de la cour et de son départ immédiat, nous recevoir comme il comptait le faire et paraît très fâché d’apprendre que la Junon va quitter le Brésil dans quatre ou cinq jours.

» Après ces aimables reproches, Sa Majesté nous serre cordialement la main à tous et nous fait accompagner jusqu’aux appartements de l’impératrice, auprès de laquelle nous sommes admis.

» Donna Thérèse-Christine-Marie, fille de François Ier, roi des Deux-Siciles, impératrice du Brésil depuis 1843, est un peu plus âgée que l’empereur. Le caractère dominant de sa physionomie est la douceur jointe à une grande dignité ; son accueil, quoique fort réservé, est empreint d’une bonne grâce qui ne peut être que toute naturelle. L’impératrice est très aimée ; comme son mari, elle est fort instruite et douée d’un jugement très sûr ; elle s’occupe beaucoup d’œuvres de bienfaisance, et ses charités sont aussi nombreuses que considérables. Elle s’entretint longuement avec nous, parlant d’abord de notre expédition, puis de Paris et du séjour qu’elle y avait fait récemment, dans les termes les plus sympathiques pour notre nation et pour nous-mêmes.

» En traversant de nouveau la galerie pour nous retirer, nous avons aperçu l’empereur, qui répondit à notre révérence par un geste amical, et nous avons dû passer au milieu de la foule des fonctionnaires et militaires brésiliens attendant leur tour de présentation. Ces messieurs semblaient surpris, presque affectés de notre présence, peut-être en raison de l’accueil particulièrement aimable que Leurs Majestés avaient daigné nous faire. Me suis-je trompé en croyant lire dans leurs regards une sorte de dépit dédaigneux ? Je veux le croire ; mais, qu’il ait été traduit ou non, ce sentiment d’antipathie latente et comme involontaire pour l’étranger est malheureusement très répandu dans la société brésilienne. C’est un défaut qui ne peut s’accommoder, quant à présent, avec les nécessités économiques de ce pays, et il serait bon qu’on inscrivît au fronton de ses collèges le vieux dicton français, trop oublié, non pas seulement au Brésil : Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage le suivent de près. »


Je reprends la plume, et puisque, à propos de sa présentation à l’empereur, notre camarade s’est permis sur le caractère brésilien une observation qui ne me paraît que trop juste, j’ajouterai quelques renseignements recueillis en causant avec des personnes qui ont une longue et impartiale expérience de ce pays.

Étrangetés, anomalies, contradictions, le splendide à côté du ridicule, la misère à côté de trésors incalculables, les préjugés les plus insoutenables, les idées les plus arriérées, se combinant avec le sentiment de l’indépendance et l’amour du progrès, forment au Brésil un surprenant contraste.