Je laisserai de côté les statistiques de sa population, de sa superficie, de ses cultures, qui présentent des écarts extraordinaires, pour ne rien dire que de ce qui frappe dès le premier jour quiconque regarde autour de lui, se renseigne à bonne source et prend la peine de penser à ce qu’il voit et à ce qu’il entend.
La richesse du Brésil dépasse les rêves de l’imagination. Ses forêts produisent en quantités inépuisables tous les bois utiles connus et inconnus : bois de construction, d’ébénisterie, de teinture, bois résineux, arbres à huile, à cire, à fibres textiles, arbres à fruit, arbres à pain, plantes médicinales, le tapioca, le cacao, le poivre, la vanille, etc. ; arrosées de magnifiques fleuves, elles couvrent toute la région de l’Amazone, environ cinq fois plus grande que la France, et confinent à la région des côtes, où se retrouvent les mêmes productions auxquelles il faut ajouter le café, le coton, le sucre, le tabac dans la partie voisine du tropique, et plus au sud, le thé, le froment, presque tous les farineux, enfin, d’excellentes races de bœufs et de mulets. L’immense plateau central est couvert de pâturages et de bois plus clairsemés ; mal connu, peu peuplé, pas cultivé, c’est pourtant dans le lit de ses torrents desséchés et sur le flanc de ses montagnes qu’on va chercher le diamant, l’émeraude, la topaze, le saphir, le rubis, les cornalines. Et à côté des pierres précieuses, les métaux précieux, l’or et l’argent, les métaux utiles, le fer, le plomb. Plus loin, des mines de houille, des gisements de salpêtre, des sources d’eaux minérales.
Que de trésors, non pas enfouis, mais pour la plupart à la portée de la main de l’homme ! Quel grenier d’abondance pour la vieille Europe, penchée sur son sol fatigué, sur ses mines bientôt épuisées, creusant sans relâche, consommant sans cesse et lançant déjà ses enfants à travers les nouveaux mondes pour y trouver ce pain quotidien qu’elle ne peut plus donner à tous.
Cependant l’empire du Brésil est pauvre de fait ; l’État y a toujours besoin d’argent et ne peut subsister qu’à la condition de prélever sur toutes les importations des droits si excessifs qu’ils en paraissent parfois ridicules.
Mais revenons à l’habitant. Au Brésil, on est hospitalier autant et plus que nulle part ailleurs, mais on craint l’étranger, on ne l’attire pas, on ne le recherche pas ; le Brésilien est fier, hautain, désireux de montrer un faste aussi brillant et aussi bruyant que possible, mais il aime à rester chez lui, attendant une occasion qu’il se gardera bien de faire naître ; malgré les splendeurs de la nature, il n’y a au Brésil ni un grand peintre, ni un amateur de tableaux ; le souverain est un libéral que combattent les libéraux. Enfin, il ne manquerait aux gens de Rio-de-Janeiro, pour que l’inconséquence fût complète, que de porter des redingotes noires et des chapeaux à haute forme, sous le climat que chacun sait ou devine, si déjà, et depuis longtemps, ils n’avaient adopté cette coutume extravagante.
Je n’entreprendrai pas de donner une explication satisfaisante à ces bizarreries, en apparence inexplicables. De pareilles questions ne sont, d’ailleurs, jamais simples ; la situation générale d’un peuple, sa manière d’être, constituent un tableau très varié, très complexe, et non une figure de géométrie. En continuant ma description du Brésil, tel qu’il nous est apparu, je ne chercherai donc à rien démontrer, mais j’ai la persuasion que, malgré les critiques que je viens de faire, il résultera de cette description un sentiment de confiance dans l’avenir de la nation brésilienne.
RIO-DE-JANEIRO
(Suite.)
La politique et la nature. — Revue historique. — La Constitution. — L’empereur règne et gouverne. — Procédés électoraux. — Le ministère actuel. — La question de l’esclavage. — L’instruction publique. — Les fêtes nationales. — Ascension du Corcovado. — Autres promenades. — Le départ.
En mer, 14 septembre.
L’état social d’un pays, comme son état politique, est un effet et non une cause, et ceux qui méconnaissent cette vérité élémentaire tirent de la constatation des faits actuels des conclusions toujours fausses et injustes. La question de savoir si les espèces se transforment n’est pas encore résolue ; mais quant aux peuples, cela est de toute évidence.