Il faut donc, avant de juger une nation, connaître, au moins en substance, quelle éducation elle a reçue et à quelle époque cette éducation a commencé. L’aperçu très sommaire et très incomplet que j’ai donné des richesses du Brésil suffit à faire comprendre combien les destinées de cet immense empire sont intéressantes pour l’avenir du monde civilisé ; un coup d’œil rapide sur son histoire montrera qu’il ne faut pas se hâter d’être sévère à son égard, car nul n’a été élevé à plus rude et à plus malheureuse école.

En l’an 1500, Pinson, l’un des anciens compagnons de Christophe Colomb, aborde au nord de Pernambouc et prend possession de cette terre au nom de la couronne de Castille. Trois mois après, Alvarez Cabral, Portugais, se rendant aux Indes, est jeté par une tempête au lieu qu’on nomme aujourd’hui Porto-Seguro. Il plante une croix, un gibet et l’étendard du Portugal sur ce sol dont il prend possession à son tour. Le pape, alors grand médiateur des querelles souveraines, trace une ligne de démarcation, et la découverte de Cabral, sous le nom de Santa-Cruz, reste acquise aux Portugais.

En 1501, Améric Vespuce, alors au service du Portugal, découvre la fameuse baie de Tous-les-Saints, aujourd’hui le port de Bahia. Pendant une quarantaine d’années, on se contente de déporter sur les côtes du Brésil des criminels et des juifs. A cette époque, on ne cherchait que l’or, et les premières explorations dans l’intérieur du pays n’en avaient pas fait découvrir.

Cependant, en 1549, un gouverneur général est envoyé, avec mission d’organiser la civilisation. Le redoutable dilemme, la croix ou le gibet, le baptême ou la mort, fut alors posé dans toute sa rigueur. Les indigènes ne se soumirent pas ; ils furent impitoyablement massacrés, incendiés, suppliciés. Exterminés ou refoulés dans les bois, on les remplaça par des milliers de noirs, plus dociles sous le fouet, et les premières plantations furent établies.

Je ne raconterai pas les premières expéditions de Villegagnon, envoyé par Coligny pour fonder à Rio une colonie de réformés, ni celles des Hollandais, qui de 1630 à 1645 avaient su se rendre maîtres de la moitié des provinces brésiliennes et en furent expulsés par la révolte ; mais on comprendra facilement que le théâtre de ces guerres continuelles, auxquelles prenaient part les pires aventuriers des deux mondes, ne pouvait être autre chose qu’un champ de bataille et qu’aucune nation n’y existait encore.

Lorsque le Portugal, réuni à l’Espagne vers 1580, eut recouvré son indépendance, que les Hollandais lui eurent définitivement vendu la renonciation de leurs droits sur le Brésil, ce malheureux pays retomba sous l’ancien joug, et peu de temps après on découvrait, c’était vers 1720, les premières mines d’or au Matto-Grosso et les premiers diamants dans le serro de Frio.

L’histoire des États-Unis, plus connue que celle du Brésil, nous montre dans quelle absurde sujétion la colonie anglaise était tenue par la Métropole ; celle de la colonie portugaise n’était pas moins servile. Aucun étranger n’y pouvait être admis. Les Brésiliens n’avaient le droit de faire de commerce qu’avec la mère patrie ; toute industrie leur était défendue, ainsi que la production de l’huile, du vin et du sel, qu’il leur fallait faire venir de Porto ou de Lisbonne.

Ainsi, ni liberté politique, ni liberté agricole, ni liberté commerciale, tel fut le régime sous lequel fut comprimé l’essor des bonnes volontés et des forces vives du pays.

Les armées françaises furent l’instrument inconscient de sa libération. En 1807, Jean VI, régent de Portugal, chassé par les conscrits de Junot, vient débarquer au Brésil ; en 1809, il se fixe à Rio ; la première imprimerie s’y établit, les ports sont ouverts aux étrangers. Avec un flot toujours croissant d’immigration pénètrent les idées de travail, de dignité, de progrès, et à leur suite les idées de liberté, d’émancipation, d’indépendance complète.

En 1815, le Brésil est érigé en royaume et réuni au Portugal ; mais cette satisfaction d’amour-propre ne suffit pas à détruire des aspirations déjà nettement formulées. En 1820, quelques troubles éclatent ; Jean VI est rappelé en Europe, les libertés conquises sont menacées ; le second fils de Jean VI, dom Pedro, alors âgé de vingt-trois ans, comprend qu’il est devenu nécessaire d’obéir à l’impulsion d’un peuple que rien ne pourra ramener à la sujétion ; le 7 septembre 1821, il proclame l’indépendance du Brésil ; le 12 octobre 1822, il est proclamé lui-même empereur constitutionnel.