C’est de cette époque si récente que datera l’histoire du Brésil ; tout ce qui précède n’est qu’un enfantement douloureux et difficile.
Supposer que de cette époque doive dater aussi une ère de calme, de progrès tranquille et sûr, serait cependant une grave erreur. L’événement l’a prouvé et le prouve encore. La raison suffirait à l’établir. Le Brésil est entouré de républiques, encore turbulentes, mais cependant prospères, et pour employer une expression très juste de M. Humbert, dans une de ses dernières conférences à bord, il est comme un îlot monarchique battu de tous côtés par le flot révolutionnaire. Cette monarchie, fondée par un peuple né d’hier, longtemps après que le souffle philosophique du XVIIIe siècle eut ébranlé les vieilles dynasties d’Europe, n’a pas un appui solide dans le clergé et ne l’y recherche pas, d’abord parce que le cléricalisme n’est plus un appui solide, et aussi parce que le clergé brésilien n’a pas les qualités d’intelligence et de moralité qui, seules, peuvent faire du clergé une force. Et pour dire la vérité tout entière, il faut reconnaître que le trône de l’empereur dom Pedro II emprunte sa plus grande puissance à la dignité, au bon sens, à la fermeté de celui qui l’occupe.
Je n’ai pas encore parlé de l’esclavage, problème inquiétant et délicat, de la configuration du pays, qui, sur sa côte orientale, n’a pas un seul grand fleuve, facilitant l’invasion des planteurs dans ses parties centrales, du climat, toujours dangereux aux nouveaux venus, autant d’obstacles au libre développement de la fortune publique ; je crois cependant que cette revue rapide des événements dont le Brésil a été le théâtre est de nature à donner une plus grande importance aux progrès qui ont été accomplis depuis peu. Le caractère brésilien, si tant est que ce caractère soit bien tranché, peut ne pas nous être entièrement sympathique ; mais nous ne saurions refuser aux citoyens de ce jeune empire le tribut de notre estime, à la vue du respect qu’ils professent pour leurs institutions et pour celui qui en est le gardien, des résultats déjà considérables qu’ils ont obtenus en quelques années, du patriotisme, trop exclusif peut-être, mais ardent et sincère, qui les anime.
Notre chère France, étant depuis un assez long temps à la recherche de la meilleure des constitutions, il peut être intéressant de connaître sur quelles bases celle du Brésil a été établie. Promulguée par dom Pedro Ier en 1824, légèrement modifiée en 1834 et en 1840, elle régit le Brésil depuis cette dernière date, sans avoir été remise en question pendant les quarante années qui viennent de s’écouler.
Les pouvoirs publics se composent de l’empereur, d’un Sénat de 75 membres inamovibles et d’une Chambre législative, composée de 122 députés élus pour quatre ans.
Les collèges électoraux sont formés des citoyens possédant un revenu annuel de 200 mil reis ; les députés sont élus par un vote à deux degrés, à un mois d’intervalle ; pour l’élection des sénateurs, la province dresse de la même manière une liste de trois noms, sur lesquels l’empereur choisit celui qui lui convient.
Le Sénat a le droit de rejeter en totalité ou en partie les décisions de la Chambre des députés. Un conseil d’État, ayant des attributions analogues à celles du conseil d’État français, et des ministres responsables devant les Chambres complètent le cadre de ce système de gouvernement. Sur le papier, cette constitution en vaut une autre ; il faut cependant avouer que, dans la pratique, on ignore, malgré son grand âge, quels résultats elle donnera le jour où elle sera réellement appliquée.
En effet, grâce à la manière dont sont faites les élections, ce n’est pas le jeu naturel des institutions qui amène au pouvoir les hommes de tel ou tel parti, répondant aux désirs du peuple ou aux nécessités d’une situation ; c’est la volonté du souverain.
L’empereur règne et gouverne. Rien ne peut le mieux prouver que le récit des derniers événements.
A la fin de 1877, le parti conservateur (inutile de le désigner autrement) était au pouvoir depuis dix ans. Lorsque l’empereur revint de son second voyage en Europe, le chef du cabinet, duc de Caxias, offrit sa démission pour des motifs de santé. La démission acceptée, on chercha à former un nouveau ministère conservateur, mais auquel Sa Majesté imposait certaines réformes libérales, que les réactionnaires refusèrent de subir. L’empereur prit alors un ministère libéral le 5 janvier 1878, déclara dissoute la Chambre des députés, dont la majorité était conservatrice, et fit procéder à de nouvelles élections. Une Chambre composée de neuf libéraux sur dix vient d’être nommée, et le char de l’État, ayant tourné bride aussi facilement qu’une calèche dans l’avenue du bois de Boulogne, remonte sans cahots la pente qu’on lui faisait descendre depuis dix années.