Je crois bien volontiers qu’il n’a pas fallu une très forte pression sur les électeurs pour les faire voter dans le sens désiré ; mais, outre que cela n’est pas certain, il est certain, en revanche, que les élections sont dans la main du pouvoir exécutif. Voici comment :
Le gouvernement patronne dans chaque circonscription un comité ou directoire qui a le droit de désigner les deux tiers des candidats aux sièges vacants : l’opposition présente ses candidats pour les autres sièges et les fait nommer — si elle le peut. En dehors de cette candidature officielle, les moyens les plus simples et les plus énergiques en même temps sont employés pour en assurer le succès. Les élections se font généralement dans les églises, dont les abords sont gardés par la troupe mise aux ordres de la police ; les membres des divers bureaux électoraux, soigneusement choisis par le ministère, s’arrogent le droit de refuser l’entrée des « lieux de vote » aux membres du parti contraire et surtout à ses chefs. Si ces précautions paraissent insuffisantes, on emploie alors le système des duplicata : il consiste à faire procéder simultanément à une double élection ; le dépouillement de l’un des scrutins est fait à Rio, par une commission de validation, siégeant au ministère de l’intérieur, laquelle désigne le candidat élu.
Ces procédés donnent des résultats « excellents » et ne font pas naître autant de troubles qu’on pourrait le supposer. Ils assurent (on le croira sans peine) un accord complet entre les pouvoirs de l’État, qui gouvernent alors constitutionnellement avec une aisance parfaite.
En sera-t-il toujours ainsi ? Cela est douteux. Les grandes villes ont secoué leur apathie ; les étrangers y apportent constamment des idées d’indépendance plus avancées, sinon plus éclairées. Il faudra donc bientôt trouver autre chose, si l’on veut éviter la nécessité d’un coup d’État dangereux ou de concessions démesurées, plus dangereuses peut-être.
Pour le moment, le parti libéral modéré, qui est au pouvoir, ou plutôt qui le représente, semble répondre aux vœux généraux de la population. En prenant la direction du pays, il s’est empressé de congédier — comme cela se pratique un peu partout, d’ailleurs, — le haut personnel administratif des provinces, et, sans s’inquiéter des doléances de ses adversaires, le nouveau cabinet s’est mis immédiatement à l’œuvre de réparation en établissant des réformes sérieuses dans la gestion des deniers publics. Le ministre des finances, M. Gaspar Silveira Martins, est entré résolument dans la voie des économies, en arrêtant les travaux dont l’urgence n’était pas absolue, et en supprimant dans toutes les administrations un assez grand nombre d’emplois.
Il était temps. Les coffres ayant été trouvés vides, il a fallu faire une nouvelle émission de papier-monnaie pour la somme de 60,000 contos de reis, soit environ 150 millions de francs.
Des déficits considérables viennent d’être constatés, quelques caissiers infidèles ont disparu, d’autres sont en ce moment sous les verrous. Plusieurs grands personnages sont compromis, entre autres un chambellan de l’empereur, également emprisonné.
Malgré la triste chute de ce ministère, il serait difficile de dire quel est le plus fort des deux partis conservateur et libéral, et nous avons vu que les élections telles qu’elles se pratiquent (il n’est pas sûr qu’elles puissent se faire autrement dans ce pays) sont à cet égard un baromètre assez incertain.
Je ne puis quitter le domaine de la politique, sans dire un mot de cette question de l’esclavage qui est de beaucoup la plus grave et la plus difficile de toutes celles qui préoccupent les esprits au Brésil.
Il ne s’agit pas de savoir si on abolira ou non l’esclavage, car l’esclavage est aboli ; mais de se rendre compte des premiers effets du décret d’abolition et de faire en sorte, s’il se peut, que ces effets ne soient désastreux ni pour la stabilité de l’État, ni pour la fortune publique. C’est en 1854 que l’importation des noirs au Brésil cessa d’être autorisée, et vers la même époque, deux lois, l’une concernant les propriétés territoriales, l’autre le mode et les facultés de colonisation, attestèrent les efforts du gouvernement pour attirer les colons européens et combler le vide créé par le non-renouvellement des hommes de couleur. Le 23 septembre 1871 parut le décret d’abolition ; il rendait la liberté aux esclaves appartenant à l’État, à ceux donnés en usufruit à la couronne, à ceux qui sauveraient la vie à leurs maîtres, enfin à ceux qui seraient abandonnés par eux. Il déclarait libres tous les enfants nés de mères esclaves postérieurement à la date du décret. Seuls, les esclaves nés avant cette date restaient dans la même condition, jusqu’à ce que les fonds d’émancipation, c’est-à-dire le hasard ou les loteries, les fissent libres. — Je n’exagère pas ; il y a ici des « loteries de liberté », dont les gros lots sont des êtres humains.