L’esclavage, au Brésil, mourra donc de mort naturelle dans quelques années. Dans la lutte entre les intérêts matériels et le sentiment de l’humanité, c’est celui-ci qui a triomphé, et cela devait être. Le monde entier a applaudi à la noble détermination prise par l’empereur, acceptée par son peuple, et admiré la sagesse avec laquelle cette nécessité philosophique avait été satisfaite.

Mais tout n’est pas dit. Le décret de 1871 n’a rendu la liberté qu’aux enfants à naître ; les pères, les mères, les plus jeunes enfants étaient, sont et resteront esclaves. Que fera de la liberté cette génération nouvelle ? Voilà ce que le décret ne dit pas et ne pouvait pas dire. Qui pourra l’élever, cette jeune génération ? Elle ne vit pas dans la famille, car elle n’a pas de famille. Qui leur apprendra à ne pas se tromper sur le sens du mot liberté, à ces enfants dont les mères ne seront jamais libres ? Les uns, ardents, curieux, n’auront-ils pas la tentation de se rendre dans les grandes villes, où ils pourront croire que la fortune les attend, et où ne les attend que la misère, mauvaise conseillère ? Les autres, plus timides, attachés à la fazenda, comme leurs aïeux, ne continueront-ils pas à vivre en esclaves, supportant le poids du jour et les mauvais traitements, n’osant s’enfuir, parce qu’ils seront sans protection au milieu de ces immenses territoires où le riche fazendero est plus maître qu’un capitaine sur son navire, et se demandant ce que c’est que cette loi dont on leur a parlé, ce mot magique qui n’a point de signification ?

D’autre part, si le nombre des hommes de couleur va en augmentant lorsque les familles seront constituées, sera-ce un avantage pour le pays ? L’exemple de certaines républiques de l’Amérique du Sud, où le nègre émancipé est parvenu à tenir en échec, sinon à dominer la population locale, n’est pas encourageant.

Si ce nombre, au contraire, diminue, qui remplacera les travailleurs nécessaires ? Dans le sud de l’empire, là où l’on élève le bétail, où l’on cultive le blé, le coton, la pomme de terre, le maté, les colonies d’Européens réussissent ; mais dans les immenses territoires au-dessus du tropique, couverts de café, de cannes à sucre, de tabac, dans les mines, dans les forêts, le nègre est indispensable. Qui donc viendra faire son œuvre ? Faudra-t-il avoir recours au coolie chinois ? Triste remède dont on connaît déjà tous les dangers.

Telles sont les questions qui se posent aujourd’hui au sujet de ce grand fait historique de l’abolition de l’esclavage au Brésil. Je me borne à les répéter sans y répondre, car les opinions sont encore très partagées sur ce point.

De telles craintes peuvent être exagérées ; cependant elles sont réelles et fondées. Mais n’oublions pas que, lorsque l’émancipation a été résolue, les inconvénients en étaient aussi prévus qu’ils le sont aujourd’hui, qu’aucune volonté étrangère n’a pesé sur les déterminations du gouvernement brésilien, et que le fait d’avoir rendu la liberté à leurs esclaves n’en est que plus méritoire pour la nation et plus glorieux pour le prince.


M. Agassiz, qui a parcouru le Brésil en observateur aussi bien qu’en savant, dit quelque part que le progrès intellectuel « se manifeste dans l’empire sud-américain comme une tendance, un désir, mais qu’il n’est pas encore un fait. »

Le voyage de l’illustre naturaliste date de 1866 ; il avait sans doute raison à cette époque, il aurait tort aujourd’hui. Les plus grands efforts ont été faits en faveur de l’instruction publique dans le cours des dernières années ; les Facultés de San-Paulo, de Bahia et d’Olinda ont perfectionné leurs méthodes ; l’École centrale et le collège Dom Pedro II sont à la hauteur des établissements similaires de l’Europe, dont ils ont emprunté les programmes, tout en donnant plus d’importance à l’étude des langues étrangères ; l’Institut impérial d’histoire et de géographie, dont la fondation remonte à 1838, doit être classé maintenant parmi les plus sérieuses sociétés savantes ; ses séances sont fréquemment présidées par l’empereur et se tiennent régulièrement au Palais impérial.

L’instruction primaire et secondaire, dans l’empire, à l’exception de la capitale, est du ressort des gouvernements provinciaux, auxquels il appartient de décider si elle est ou n’est pas obligatoire et d’en payer les dépenses. La moitié des provinces, en 1876, avait déclaré l’instruction primaire obligatoire, et chacune d’elles consacrait, en moyenne, le cinquième de son revenu au budget des écoles. Celles-ci sont au nombre d’environ 6,000 ; presque toutes les provinces possèdent des lycées pour l’enseignement secondaire, et, en dehors des établissements d’instruction supérieure cités plus haut, l’État entretient une école navale, plusieurs écoles militaires, une école de commerce, un institut pour les aveugles, un conservatoire de musique, une école des beaux-arts, et enfin une école des mines.