Cette énumération, un peu sèche, suffit à faire voir que de solides éléments de perfectionnement intellectuel et moral existent maintenant, et que les Brésiliens mériteront sans doute, dans un temps qui ne saurait être bien éloigné, la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes.
Je ne dirai rien de la législation du pays, que je n’ai pris ni la peine ni le temps d’étudier, et je me bornerai à constater que, si la peine de mort est encore inscrite dans les lois, elle a disparu de fait depuis une vingtaine d’années. L’empereur commue invariablement toutes les sentences capitales, même celles concernant les esclaves, et la société ne s’en porte pas plus mal.
Le peuple brésilien a une passion excessive pour les fêtes publiques. Elles sont pour lui autant d’occasions de s’amuser ou simplement de ne rien faire. Il y a un grand nombre de fêtes nationales, sans parler des fêtes religieuses ; on célèbre de plus une quantité d’anniversaires de naissances, de mariages et de décès. C’est en tout quarante-deux jours dits de gala, qui reviennent chaque année, et pour la plupart desquels les navires de guerre pavoisent.
L’usage veut qu’en pareille circonstance les vaisseaux étrangers s’associent aux réjouissances publiques par des salves d’artillerie ; mais les jours de liesse et de vacarme officiel ayant paru un peu trop fréquents aux amiraux étrangers, un règlement à l’amiable est intervenu entre eux et l’amiral brésilien, limitant à sept ou huit par an ces bruyantes manifestations.
Le hasard nous a fait assister à deux « grands galas » pendant notre séjour à Rio : le 4 septembre, anniversaire du mariage de l’empereur, et le 7 septembre, anniversaire de la déclaration de l’indépendance. Cette dernière est la véritable grande fête nationale. Tout s’est passé dans le plus grand ordre ; mais la pluie persistante qui n’a cessé de tomber tout le jour et une partie de la nuit a fait complètement manquer les illuminations et contribué quelque peu à calmer l’enthousiasme populaire.
Laissons, si vous le voulez bien, la politique, les études, les remarques, les observations plus ou moins judicieuses sur l’état du pays et les goûts de ses habitants, et puisque, au lendemain de l’anniversaire pluvieux de l’Indépendance, voici un jour qui n’est l’anniversaire de rien du tout, mais dont le soleil fait une journée de fête, allons nous promener ! Telles furent nos réflexions le 8 septembre au matin, et bientôt nous étions en route pour faire l’ascension du Corcovado.
Accompagnés de M. Charles Pradez, l’auteur d’un ouvrage estimé : Études sur le Brésil, qui nous avait offert ce jour-là une amicale hospitalité dans sa maison de campagne située à l’extrémité de l’un des faubourgs, nous étions bien sûrs de ne pas perdre le bon chemin et de faire une charmante excursion.
Nous franchîmes d’abord une colline escarpée dominant la route de Larangeiras, au moyen d’un tramway à plan incliné, dont les voitures sont mises en mouvement par une machine fixe, réduction de la « ficelle » de la Croix-Rousse, à Lyon, ou encore de l’ascenseur de Galata-Péra. Un second tramway circulant sur les hauteurs nous amène à l’entrée d’une belle route bordée, d’un côté, par les constructions supérieures de l’aqueduc de la Carioca, composées d’un épais mur de briques et de pierres cimentées, lié par une voûte à un autre mur parallèle. De l’autre côté, les pentes boisées sont protégées par un parapet qui maintient les terres et permet de contempler sans danger les admirables aspects toujours changeants du paysage.