Après une heure et demie de marche à l’abri d’un feuillage épais, nous atteignons le réservoir des eaux, entouré d’un frais jardin. Une courte halte, et nous entreprenons la partie sérieuse de l’ascension.
La route s’engage sous un splendide dôme de verdure impénétrable au soleil. Nous la quittons néanmoins et nous prenons un petit sentier pour raccourcir la distance. La végétation est d’une richesse inouïe. La surface du sol disparaît sous les herbes. De temps en temps, une échappée de vue nous arrache des cris d’admiration. Je cueille, çà et là, des fleurs, des fougères, des branchages ; mon bouquet prend des proportions monumentales et devient encombrant. Il en arrive comme de mon journal de bord : je récolte aisément, mais quand il me faut lier le tout ensemble, j’abandonne la tâche au fur et à mesure que j’avance et que paraît la nouveauté.
Je retrouve ici toute cette flore que j’ai vu cultiver avec tant de soin dans nos serres d’Europe, poussant à l’état sauvage, partout et par-dessus tout. Ce n’est pas la grande forêt vierge des bords de l’Amazone, mais c’est pourtant la nature toute-puissante, immaculée, prodiguant la vie sous toutes les formes, étouffant les productions d’hier sous les productions d’aujourd’hui. Les orchidées, suspendues aux arbres, mêlent leurs couleurs brillantes aux tons plus sombres des lianes, et, se nouant les uns aux autres, des parasites gigantesques tombent des hautes branches ou s’enroulent autour d’elles comme des serpents ; un nombre infini de folles plantes, liserons, campanules et cent autres variétés connues et inconnues, se disputent l’air et le jour, s’enchevêtrent dans cet immense fouillis ou retombent gracieusement du sommet même des arbres. Plus près de nous, voici des daturas, aux fleurs en forme de trompette, qui ont jusqu’à un pied de longueur ; des boboras, suspendant leurs cloches violettes de broussailles en broussailles ; des bégonias d’un rose nacré, des fougères arborescentes, hautes comme de jeunes palmiers… Un vert crépuscule, aux teintes à peine variées par les tons rouge vif de quelques parties de terrain à découvert, nous fait encore mieux apprécier les beautés de cet incomparable « sous-bois », rendu mélodieux par le chant des oiseaux, animé par le vol incertain d’une multitude de papillons, appartenant presque tous aux plus grandes espèces.
Nous suivons toujours notre petit sentier en jetant aux échos nos réflexions admiratives. L’ascension est parfois difficile, mais nous évitons ainsi les spirales de la route, et nous apprécions mieux le caractère de ces profondeurs ombreuses. Bientôt nous nous trouvons au pied d’un mur de rochers perpendiculaires ; c’est le pic du Corcovado, levant noblement son orgueilleuse cime au milieu d’un épais tapis vert, parsemé d’énormes cassias, dont les myriades de fleurs, d’un blanc jaunâtre, ressemblent à des bouquets d’or enchâssés d’émeraudes. De ce côté, la montagne est tout à fait inaccessible ; mais notre intelligent sentier se fraye sur la droite un passage au milieu des arbres de plus en plus pressés. Nous atteignons en quelques minutes une station nommée las Paneïras ; nous ne nous y arrêtons qu’un moment pour reprendre haleine ; encore une demi-heure, et nous serons au sommet du cône, à une altitude d’environ 730 mètres.
Le soleil commence à être haut sur l’horizon. Ces brumes du matin, que j’ai tant admirées le jour de notre entrée dans la baie de Rio, se sont dissipées graduellement, et ce n’est pas sans efforts que nous gravissons la pente très raide qui va nous conduire au sommet de la montagne. A partir de cet endroit la forêt s’éclaircit, disparaît peu à peu ; l’ombre qui nous a jusqu’alors protégés ne forme plus qu’un mince ruban, fréquemment interrompu sur l’un des bords de la route ; la dernière partie de l’ascension se fait sur des rochers nus, glissants et brûlés par le soleil.
Enfin, nous atteignons une étroite plate-forme taillée dans le granit et surplombant le vide de trois côtés ; nous avons sous les yeux l’un des plus beaux panoramas du monde, sinon le plus beau, et dans un instant toutes les fatigues sont oubliées.
C’est devant nous l’immense rade, dont les échancrures nettement dessinées forment comme autant de ports ; la transparence extrême de l’atmosphère nous en montre tous les détails : nous découvrons les criques où viennent se reposer les pêcheurs du golfe, des embouchures de petites rivières, des presqu’îles, des îlots semblables à des corbeilles de verdure jetées çà et là, et les centaines de voiliers et de steamers à l’ancre dans les eaux profondes, et les fines rayures produites par le sillage des ferries, qui sans cesse traversent la baie.
Partout surgissent de nombreux villages, et, disséminées dans les anfractuosités de la côte, ou échelonnées en amphithéâtre sur les collines environnantes, les maisons de campagne des habitants de Rio, assez nombreuses pour former à elles seules une ville de petits palais, presque aussi importante que la capitale elle-même.
A nos pieds, comme une cascade de verdure, les versants boisés descendent jusqu’à la petite colline de Santa-Theresa, par laquelle nous sommes venus, et près d’elle la vieille cité, avec ses lourds édifices et les nombreux clochers de ses églises, nous apparaît comme un plan géographique en relief.
A droite, la mer, très calme et dont l’horizon, à peine tranché, se confond avec le bleu pâle du ciel. L’énorme Pain de sucre, que nous dominons maintenant d’une hauteur plus qu’égale à la sienne, semble garder l’entrée de la rade mieux que les forts de Santa-Cruz, de Laage et de San-Joaô, qui nous font l’effet de jolis joujoux de Nuremberg. Vers l’est et le nord-est, la vue s’étend jusqu’à un immense cercle de hautes collines, derrière lesquelles apparaissent, dans de légères vapeurs grisâtres, les bizarres silhouettes de la chaîne des Orgues ; un peu plus à gauche, nous entrevoyons l’extrémité de la rade qui se perd dans des lointains indécis, et derrière nous, coupé par des gorges luxuriantes, émerge un chaos de montagnes, couronnées par la forêt vierge ! Il faudrait la plume d’or de Théophile Gautier pour donner une faible idée d’un aussi magnifique tableau…