On a dit souvent, poussé par la tentation du paradoxe ou la naïveté de l’ignorance, que nous avons bien tort d’aller chercher au delà des mers des beautés que la Suisse, l’Italie, la France elle-même atteignent et surpassent. Je défie tout homme de bonne foi de redire cette phrase naïve sur la plate-forme du Corcovado.

La nature montre parfois dans nos pays d’Europe des splendeurs dignes de toutes les admirations ; mais les spectacles qu’elle offre n’ont rien de comparable entre eux. En variant, avec une puissance dont les manifestations sont à peine compréhensibles, les climats, les productions du sol, la nature du terrain, les formes et les configurations, elle crée des harmonies nouvelles, elle fait naître des impressions différentes, qui ne se ressemblent que par un seul point, l’émotion pure et profonde que nous éprouvons à les ressentir.

....... .......... ...

Si les agitations de la vie européenne vous ont lassé ; si, devenu avide d’indolence et de repos, vous voulez jouir du calme que donne une existence toute végétative, au lieu d’aller aux eaux d’Aix, à Nice, en Italie, en Espagne, partez au mois de juin, et venez passer votre été dans la campagne de Rio. N’étudiez ni peuples, ni mœurs, ni politique, vivez au milieu des paysages. Installez-vous paisiblement au sein de cette admirable nature ; parcourez ces grands bois vierges en laissant votre pensée errer à sa guise ; suspendez votre hamac aux replis de ces gorges profondes, ou sur le flanc des montagnes toujours vertes ; ne croyez pas aux reptiles qui rampent sous le feuillage ou qui s’élancent des troncs noueux ; oubliez les histoires de tigres dont votre mémoire a pu garder la trace. Ici, vous ne trouverez rien de semblable.

Et quand cette éternelle parure du printemps n’aura pour vous plus de charme, que vos sens calmés évoqueront les souvenirs, que vous serez arrivé à regretter presque la froidure de nos climats, qui donne plus de prix aux fleurs qui renaissent et aux grands arbres qui reverdissent, alors vous rentrerez chez vous, robuste d’esprit et de corps et retrempé pour les luttes de la vie du vieux monde.

Surtout, gardez-vous bien de venir ici de décembre à mai, vous y trouveriez la fièvre jaune.

....... .......... ...

A partir du jour où nous avons accompli cette ravissante promenade, le temps, qui ne nous avait pas épargné ses rigueurs depuis notre arrivée, a bien voulu se mettre au beau fixe, et nous en avons profité pour courir dans toutes les directions. Les communications sont si faciles que ces petits voyages ne nous ont causé ni peines, ni fatigues. Chaque matin, nous repartions,

« Légers d’allure et de souci, »

comme a dit notre aimable Nadaud, avec un plan général plus ou moins bien arrêté, que nous avons parfois modifié en route, grâce aux cordiales hospitalités que nous rencontrions sur le chemin ; nous avons vu la Tijuca, Nichteroy et même la délicieuse vallée de Pétropolis, où la cour passe régulièrement chaque été brésilien, alors que la terrible fièvre étend ses ravages sur toutes les villes de la côte. Je ne vous raconterai pas ces courses par monts et par vaux ; je ne vous redirai pas nos surprises, nos contentements, nos admirations ; il me faudrait employer les mêmes mots, les mêmes tournures de phrases, recopier les mêmes clichés ; et cependant, je vous assure, lecteur, que chaque jour et presque à chaque moment nos impressions étaient bien neuves et bien fraîches, que notre enthousiasme pour tant de belles choses ne s’est point lassé, que nous avons emporté de ces heures trop rapides un bouquet de souvenirs qui ne se fanera jamais.