Le 12 septembre au soir, au moment où le soleil disparaissait derrière les collines, la Junon s’ébranlait doucement, rangeait notre frégate française la Thémis, auprès de laquelle elle était restée mouillée tout le temps de la relâche, passait tout près du fort Santa-Cruz pour échanger le mot d’ordre ; nous entendons le commandement : « En route ! » répété dans la machine, et bientôt forêts, rochers, ville, forteresses, collines et montagnes ont disparu dans la nuit.

MONTEVIDEO

Un coup de vent. — La mort d’Ernest. — Arrivée à Montevideo. — Physionomie de la ville. — Parisina. — Les Montévidéennes. — Architecture de fantaisie. — La Quinta Herosa. — Le Churrasco. — Un saladero. — Croissez et multipliez. — Guerres civiles et guerres extérieures. — La fin justifiera-t-elle les moyens ?

En mer, 16 septembre.

Nous venons d’apprendre ce que c’est que le roulis ; nous pensions en avoir quelque idée, mais c’était pure illusion. Partis de Rio jeudi dernier, nous avons franchi dans la même nuit le tropique du Capricorne, et bientôt le temps a pris une assez mauvaise apparence. Le 13, la mer devenait houleuse ; dans l’après-midi, le vent arrière qui nous avait jusqu’alors accompagnés disparaît, comme un ami qui aurait fait quelques pas avec vous sur la route, puis vous souhaiterait bon voyage au premier coude, vous laissant vous débrouiller avec les fondrières et les coupeurs de bourse. Les voiles sont aussitôt carguées et serrées ; la brise passe au sud, c’est-à-dire droit de bout, et un grain noir comme de l’encre, chargé de grêle et de pluie, salue notre arrivée dans ces nouveaux parages.

A chaque repas, les violons sont tendus, mais ne retiennent qu’une partie du service (on nomme ainsi les cordes qui, passées par-dessus la nappe, servent à assujettir les plats et les carafes). Dans la nuit, on stoppe pendant une heure, pour laisser refroidir une pièce de la machine qui s’est échauffée ; pendant ce temps, nous essuyons un violent orage, toute l’étendue du ciel est balafrée par d’énormes éclairs. Le 14, ciel toujours couvert ; nous sommes bercés par une longue houle de sud-est ; mais la brise varie à chaque instant, le soleil ne se montre pas de la journée, la pluie tombe sans interruption.

Nous restons assez indifférents à cette mauvaise humeur des éléments. Chacun, confiné dans sa cabine, y trouve une occupation, une étude ou un amusement. Les collectionneurs piquent, collent, classent les innombrables échantillons, résultats de leurs courses aux environs de Rio ; on écrit nombre de lettres, on met de l’ordre dans ses notes, on compulse la bibliothèque du bord pour compléter ses renseignements sur le Brésil et préparer des excursions dans l’Uruguay et la république Argentine. D’ailleurs, notre traversée n’est que de cinq jours, dont deux sont déjà passés, nous sommes en bonne route. Tout va bien.

Tout va bien, jusque vers minuit. Mais alors, le vent fraîchit si vite et si fort du sud-sud-est, que tout commence à aller mal. Plusieurs d’entre nous sont jetés hors de leurs couchettes. Habitués à une mer relativement tranquille, désamarinés par nos neuf jours de relâche à Rio, nous avions assez négligemment posé, çà et là, dans nos chambres, les mille petits objets utiles ou inutiles dont chacun commence à être encombré. Tout cela s’est mis en mouvement et donne une sarabande effrénée, glisse sur les meubles, roule sur les planchers, saute joyeusement par-dessus les rebords des planchettes, se casse avec un petit bruit sec qui est bien la plus désagréable musique que je connaisse au monde, et les morceaux courent gaiement les uns après les autres, s’aplatissent le long d’une cloison, et quand le navire les rejette sur l’autre bord, repartent tous ensemble pour atteindre la cloison d’en face, et ainsi de suite indéfiniment ! Point de patience qui puisse tenir contre l’agacement rageur que fait naître cette bataille du malheureux courant à quatre pattes après ses chers bibelots et l’impitoyable roulis. Toutes les deux ou trois minutes, le mouvement se calme, se ralentit, cesse presque. On croit que c’est fini ; en un instant, on a tout remis en place, on songe à se recoucher… Déception amère ! le maudit bateau recommence tout doucement à se balancer, et chaque oscillation est plus forte que la précédente, et les fioles, les armes, les livres, les encriers, les boîtes, les objets de toilette recommencent à se pousser, à se heurter, bêtement, maladroitement, jusqu’à ce qu’un « bon coup », produit par le choc d’une lame plus brutale que les autres, amène une nouvelle dégringolade qui fait sortir de votre bouche un torrent d’épouvantables jurons.

Mais que font donc ces marins, ces serviteurs, tous ces gens qui ne sont à bord que pour moi, passager, pendant que je m’acharne fiévreusement à cette ridicule gymnastique ? Les marins, me dit le bon sens, ils sont là-haut, sur une vergue que tu ne verrais pas, quand même tu serais sur le pont, parce qu’il fait trop noir ; ils sont cramponnés d’une main à quelque corde qu’ils espèrent solide, aveuglés par les rafales et la pluie qui leur fouettent le visage, et passent un « tour de raban » à cette voile, qui te paraîtra peut-être bientôt plus précieuse que toutes les curiosités des deux mondes. Les domestiques, me dit un bruit de vaisselle qui s’entre-choque, de bouteilles qui roulent au-dessus de ma tête, et le fracas d’une grosse lampe qui a sauté hors de sa suspension, roulé sur les marches de notre échelle et se brise à la porte de ma chambre, ils font, pour assurer ton déjeuner de demain matin, cette même gymnastique ridicule.

Allons ! puisque tout le monde ici travaille pour toi, me suis-je écrié avec résignation, fais comme les autres. Au moment où je prenais cette philosophique décision, j’entends la voix d’un de nos bons camarades, qui, très haut, mais du ton le plus calme, s’adressant à M. de Saint-Clair : « Monsieur, je demande à être débarqué immédiatement !… » Un rire général retentit dans la batterie.