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Au lendemain de cette nuit trop mémorable, le temps s’était beaucoup embelli ; le pampero que nous avions traversé était allé porter ses ravages ailleurs, et, malgré la température un peu fraîche, nous nous sentions gais et dispos, lorsqu’une triste nouvelle vint assombrir tous les visages : Ernest était mort ! Notre aimable et pacifique compagnon (vous vous souvenez, lecteur, du rôle important qu’il avait joué dans la fête de la ligne), épargné jusqu’ici par le couteau fatal ; Ernest, qu’il était vaguement question de ramener jusqu’en France, avait été victime des fureurs de l’Océan. Un coup de mer, passant par-dessus le bastingage, avait rompu la corde qui l’y tenait attaché et précipité du même coup l’infortuné quadrupède dans le panneau du faux pont. Le maître coq s’était fait un devoir d’abréger ses souffrances.
Il n’est pas besoin d’ajouter que nous lui fîmes les seules funérailles dignes d’un excellent animal, dont, même après sa mort, on pouvait encore apprécier les qualités solides et le tendre naturel.
A bord du Saturno, 21 septembre.
Nous sommes arrivés à Montevideo il y a quatre jours. Je suis en ce moment à bord du steamer anglais qui fait le service de cette ville à Buenos-Ayres. La Junon reste à Montevideo, où elle doit prendre un chargement pour le Chili. Le voyage par les bateaux du fleuve est d’ailleurs plus commode et plus rapide qu’il ne le serait avec notre paquebot qui, tout au contraire du roi Louis XIV, serait par sa grandeur, fort éloigné du rivage argentin et, pendant la traversée, obligé à des précautions qui ralentiraient sa marche. Avec le Saturno, partis ce soir à cinq heures, nous serons à Buenos-Ayres au lever du soleil, ayant parcouru sur les eaux calmes du Rio de la Plata une distance d’environ 110 milles (200 kilomètres).
Les terres des deux côtés étant très basses, il n’y aurait, même en plein jour, rien d’intéressant à regarder. Ce que je puis faire de mieux est donc de noter mes impressions sur la capitale de l’Uruguay.
Ainsi que le Brésil, la république de l’Uruguay est un pays essentiellement agricole ; ainsi que Rio-de-Janeiro, Montevideo est un port de commerce très fréquenté, dont les exportations tendent à s’accroître rapidement. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Pour quiconque vient du Brésil, l’arrivée à Montevideo est une surprise complète.
Le long des côtes, plus de ces masses altières de pics rocheux ou de collines aux versants boisés. Nous avions pris l’habitude de regarder en l’air pour contempler les montagnes, il faut la perdre ici ; les éminences décorées du nom de sierras et de cerros sont des ondulations qui, le plus souvent, ne dépassent pas deux ou trois cents mètres au-dessus de la mer.
Ayant atterri dans la nuit du 16 au 17 sur l’île de Lobos, sentinelle avancée qui marque l’entrée du Rio de la Plata, nous avons passé à l’heure du déjeuner près de Florès, îlot bas et aride, et bientôt nous pûmes distinguer la ville de Montevideo, située sur une petite presqu’île rocailleuse, à la partie orientale de la baie qui porte son nom. De l’autre côté, nous apercevons le fameux Cerro (colline), dont les Montévidéens sont très fiers, bien qu’il n’ait que 150 mètres d’élévation[2]. A l’horizon, semblable à celui d’une mer, aucune chaîne de montagnes, aucun pic ; on devine qu’au delà de cette ligne presque droite s’étend la plaine à peine ondulée, uniforme, la plus grande qui soit au monde. C’est là, en effet, que commencent les Pampas, ces steppes de l’Amérique du Sud, où l’Indien recule sans cesse devant le moderne gaucho, et qui n’ont d’autres limites que le détroit de Magellan au sud, et à l’ouest la Cordillère des Andes.